A la recherche du geste pur

• 1 – Le mouvement d’un devenir

calligragphie Atelier Anne Sacramento

Créations calligraphiques Atelier Anne Sacramento

Un proverbe du Japon dit :
« Si tu arrives sur une place où tu ne trouves pas le bouddha, va-t-en, mais si tu arrives sur une place où tu trouves le bouddha, mets-toi à courir parce que c’est un danger que tu t’arrêtes … »
La pratique du taichi chuan c’est la recherche du bouddha avec la certitude de ne pas le trouver !
C’est l’art de la mobilité et de l’humilité sans cesse mises à l’épreuve lorsque « ça y est, j’y suis », « je sens que c’est ça », et pourtant çe n’est jamais définitivement ça !

Cependant, ce « ça » est aussi nécessaire, cette satisfaction goûtée dans la « rondeur enfin arrondie d’un bras », dans le lâcher-prise d’une épaule rétive, dans le bassin qui se pose enfin … Le goût fugitif de la justesse comme un appât pour travailler encore, ce moment de grâce qui justifie toute l’âpreté de l’exercice répété des centaines, des milliers de fois, à condition qu’il soit accompagné de la conscience que ce n’est là qu’une étape, que la vérité d’un moment, et que l’avenir est dans le geste suivant.

« Dans l’exercice pratiqué de façon juste, il s’agit de réaliser une manière d’être, qui au lieu de tranquilliser l’homme, l’empêche de s’arrêter et le maintient ainsi dans un état permettant la croissance intérieure – la tranquillité du « moi », la « tranquillité bourgeoise »  de l’existence s’installe là où « rien ne bouge plus » – la sérénité de la Vie qui tend à se manifester, jaillit au contraire du mouvement d’un devenir »
« Il y a des exercices qui, en mettant en relief l’attitude corporelle juste, servent le devenir de la Personne ». (Pratique de la Voie Intérieure / Karlfried Graf Durckheim)
Mettre son corps en mouvement dans la pratique du taichi chuan, c’est donc se mettre en situation de mobilité, de transformation. Il s’agit de créer les conditions pour que nous puissions passer de « faire l’exercice » à « être fait par l’exercice ».
Cela exige du pratiquant un état d’esprit qui va mettre en mouvement avec le corps, la Personne toute entière.
Il s’agit à la fois de se mettre en chemin vers, et de se laisser rencontrer, de chercher et de se laisser trouver. Le pratiquant doit avoir à la fois l’ouverture du petit  enfant et l’engagement de l’homme dans sa pratique.
Comme le petit enfant il doit accepter de ne pas savoir, accepter de se sentir maladroit, accepter de ne pas comprendre ce qu’il fait, ce que cela produit, pourquoi, comment …, accepter que le corps mette du temps à intégrer, accepter enfin que sa vie puisse changer.
Comme un homme responsable de sa vie, il doit s’engager dans sa pratique avec patience, persévérance, fidélité, humilité et confiance …, et faire confiance au pouvoir agissant de l’exercice, à la capacité du « corps que nous sommes » de se  transformer et de nous transformer en profondeur.

• 2 – Le défi humain – l’ancrage dans le mouvement

Créations calligraphiques Atelier Anne Sacramento

Créations calligraphiques Atelier Anne Sacramento

S’ancrer, prendre ses racines, puiser au profond de la Terre, la force de s’élever vers le ciel.
Comme l’arbre, qui, quelles que soient sa place, la qualité du sol et son accès au ciel, sait créer avec cela et seulement avec cela, l’alchimie qui lui permettra de croître au mieux de sa potentialité, de sa qualité d’arbre.
Et nous allons le trouver « beau », même s’il a dû sortir d’un béton, subsister dans le désert ou résister à l’assaut des flammes.
Il est beau, justement par cette force de Vie à laquelle il se donne jusqu’au bout de ses branches, de ses feuilles, de ses fruits et au-delà, malgré et avec les entraves rencontrées.
Pour cela, il peut être pour nous un exemple : à nous de vivre ou plutôt de laisser circuler la vie jusqu’au bout de nos doigts, de nos orteils, de nos cheveux, de notre peau et au-delà, avec ce que nous rencontrons chaque jour.

Cependant nous avons une épreuve de plus que l’arbre !
Lorsque la graine qu’il a été, s’est déposée dans la terre, elle a fixé sa place pour sa vie d’arbre sur la Terre.
Lorsque nous naissons, petits d’homme, c’est à nous de chercher et de trouver quelle est notre place à chaque instant que nous vivons. Notre qualité « d’êtres mobiles » nous donne à la fois la liberté et l’obligation du choix.
Et cette place-là, au sein même de cette mouvance, nous avons à la tenir avec solidité et à la fois « reliance » avec les autres et l’ensemble. Là est notre défi, de trouver cet ancrage solide, nos racines, dans la mouvance de notre condition « d’homme marchant ».

Calligraphie Atelier Anne Sacramento

Créations calligraphiques Atelier Anne Sacramento

Le Tai Chi, cette danse de la vie, invite chacun de nous à nous exercer consciemment à vivre cette dualité, à résoudre cette contradiction :
– être là et à la fois disponible à devenir
– être prêt à l’appel et à la fois absolument ancré dans le présent
– faire l’expérience consciente que c’est au sein même de notre capacité à être totalement là, au cœur du mouvement qui se fait, qui nous fait, que nous trouvons la capacité à nous ouvrir à l’instant et au geste suivant.

Cet exercice-là vécu avec attention, vigilance, conscience, nous conduit de plus en plus à vivre, dans notre quotidien, chaque geste de la vie avec cette qualité de présence qui nous relie à une tranquillité. Sentir à la fois le corps que nous sommes, immobile lorsqu’il bouge et en mouvement lorsqu’il s’arrête.

Lapomme_geste_photo1_ym.pngNous exercer à tenir debout à chaque instant de notre marche, de notre course, de nos actions et créations.
Le taichi chuan est un exercice maître pour cela : tout y est dans la marche immobile de l’homme vers lui-même pour nous aider à mettre plus de Vivance et de Présence dans les gestes de notre vie et la « Grande Geste » qu’est notre Vie.

•  3 – S’exercer au geste juste
Pratiquer, c’est répéter, répéter pour parfaire, aller vers une perfection de geste, toujours devant nous en nous.
Est-il  possible de définir ce qu’est un geste juste lorsque nous sommes « imparfaits » dans les nôtres ? Non ! et pourtant nous devons le faire !
Comment diriger une quête qui n’aurait pas de but ? même si le chemin est l’essentiel de la quête … Quelle que soit la réalité du Graal ou du Bouddha, tout pèlerin-chevalier, tout disciple  se doit d’avoir  présent en lui une image, une idée, qui guide ses pas et ceux de son cheval !
Avec donc toute la conscience que des mots ne peuvent dire l’indicible, nous pourrons en écouter certains qui tentent de nous en rapprocher. Tous ayant une égale importance, ils seront posés dans un ordre alphabétique.

– ancrage – sans pesanteur
– centration – sans fermeture
– densité – sans dureté
– équilibre – sans fixité
– extension – sans tension
– fluidité – sans mollesse
– forme – sans artifice
– lâcher-prise – sans dissolution
– légèreté – sans fragilité
– ouverture – sans creux
– présence – sans prétention
– souplesse – sans lâcheté
– tonicité – sans force
– verticale – sans vertige

Lapomme_geste_photo2_ym.pngIl s’agit donc d’ajuster sans cesse au fur et à mesure…
Il s’agit donc d’ajuster sans cesse au fur et à mesure que s’affine notre perception de nous-mêmes, de notre enseignant, du mouvement lui-même. Pour cela l’exercice est constant de notre attention, de nos yeux, nos oreilles, notre conscience corporelle.
Exercer mon écoute, c’est apprendre à entendre vraiment, comme si la parole donnée par l’enseignant au groupe ou à quelqu’un du groupe s’adressait à moi seul, c’est donner la chance aux mots de pouvoir un jour résonner en moi.
Exercer ma conscience corporelle, cela peut se faire en vérifiant la réalité de mes perceptions :
– Est-ce que ma main que je perçois ouverte est réellement ouverte ?
– Est-ce que mes pieds que je sens parallèles, sont vraiment parallèles ?
Le regard de l’autre, le travail à deux sont précieux pour cette vérification.
Exercer  mon regard au détail relié à l’ensemble, à l’ensemble qui se lit dans chaque détail : percevoir le mouvement des mains avec celui des reins, l’ancrage d’un pied dans les doigts qui glissent sur l’air.

Et tout cela sans nous perdre, mais au contraire dans une vigilance, une écoute du corps tout entier qui doit devenir œil, oreille.
« Le geste d’une grande caresse ne peut être fait avec la conscience dans le front. C’est le corps tout entier, le corps qu’on est, qui est l’organe grâce auquel on peut se mettre à l’écoute du divin dans l’intériorité de son être. »
Ce corps qui, alors même que, nous relâchons notre attention,  nous fait soudain le cadeau d’une découverte, d’une éclosion nouvelle. C’est arrivé comment ?
Mystère ! C’est arrivé !…  Peut-être pendant la pratique, peut-être pendant le sommeil ou pendant l’épluchage des pommes de terres. Le moment essentiel aussi où nous nous laissons rencontrer après avoir témoigné de l’authenticité de notre engagement dans l’exercice.
C’est ainsi qu’après deux mois sans pratique pendant lesquels une personne avoue qu’elle a pensé « abandonner », nous la retrouvons à son retour, posée dans son bassin comme jamais elle ne l’avait été, les épaules basses …  Peut-être dans cet « abandon » où elle s’est donnée, quelque chose a pu enfin se poser, s’apaiser et laisser entrer le Tai Chi en elle.
Là est aussi une expérience riche d’enseignements pour les personnes qui transmettent la pratique. Une part leur appartient, celle de guider au mieux vers le geste juste. Une part appartient au pratiquant, une part, et pas la moindre, appartient à la Vie.
A chacun de favoriser la Rencontre.

• 4 – Du « geste juste » au « geste pur »
Dans cette application à nous rapprocher du geste juste, à l’incarner davantage, nous devons veiller à préserver notre authenticité, si nous ne voulons pas que notre geste ressemble à une belle armure qui cacherait un intérieur fragile et grimaçant, que notre geste reste toujours le nôtre, sans artifices, sans volonté d’esthétisme ou de prouesse.
« Ainsi un homme qui, du point de vue corporel est malade, peut « être là » de façon juste, c’est à dire qu’il est perméable à son Etre essentiel. Inversement un sportif en parfait état physique peut « être là » de façon erronée, par exemple dans une attitude arrogante  et pleine d’illusions sur soi. »  (Karlfried Graf  Durckheim)
Lorsque dans la pratique du taichi chuan, nous nous exerçons à cette qualité de présence, c’est dans chaque geste de notre vie, que nous pouvons retrouver cette qualité.
De l’apprentissage dans le taichi chuan, nous passons à l’apprentissage de la Vie, appliqués à bien faire, mais reliés à notre état d’être authentique, centrés sur nous-même,
ouverts au monde dans l’action et pourtant ancrés dans l’espace et le temps.

Lapomme_geste_photo3_ym.pngLe Taichi nous apprend à relier les contraires entre lesquels la vie nous a déposés.
Devenir un homme, n’est-ce pas simplement accepter d’entrer dans cette danse entre l’un et l’autre et jouer notre rôle de « reliant » ?
Alors tout peut devenir Taichi, tous nos gestes, toutes nos paroles, nos pensées, et sentiments …
Et nous pouvons saisir le Taichi dans ce qui nous entoure, les gestes des autres, les mots de la nature, un regard, une phrase, un silence, une respiration …
Plus nous entrons en lui par l’exercice constant, plus nous reconnaîtrons sa présence multiple au cœur de chacun de nos jours.

Créations calligraphiques Atelier Anne Sacramento