Aborder les techniques à deux par plusieurs styles ?

Un parcours de compagnon tel qu’on le pratiquait autrefois est possible dans le monde des arts martiaux, j’en témoigne. Il s’accompagne de remises en question qui pourfendent les idées reçues, les certitudes de chapelle, les approximations historiques, les parois étanches entre styles et même, au-delà, entre arts martiaux.
Néanmoins, ce parcours, s’il repère et glane petit à petit les ressemblances, parentés et cousinages, emprunts et analogies, ne doit pas tendre vers un œcuménisme angélique. Il est nécessaire de s’arrimer à un travail profond, dont l’exigence est probablement supérieure à celle d’un travail fidèle dans une seule école. Aussi je le conseillerai à qui a le temps et l’énergie nécessaires pour l’accomplir. Mais ensuite, les fruits sont abondants et appétissants, prêts à être offerts à qui tend la main.

Histoire(s)
Etablir avec certitude une histoire du taijiquan est illusoire. Il est difficile de faire la part entre mythe et histoire. Les mythes ont une fonction indéniable dans la transmission, d’autant plus que les traces historiques sont rares et incertaines. Les styles tels qu’on les connaît aujourd’hui s’appuient sur des récits et chronologies où ils s’attribuent souvent le beau rôle et la branche principale de l’arbre généalogique. Mais qui peut dire avec certitude quelles pratiques exerçaient Chen Changxing, Yang Luchan, ou Wu Yuxiang ? Ces trois-là, qui sont les piliers des styles éponymes, se sont connus, ont pratiqué ensemble avec bien sûr des différences d’âge et donc d’ascendant. Comment trier aujourd’hui les influences des uns sur les autres dès la deuxième génération ? Impossible, et est-ce bien nécessaire ? Alors, de nos jours, comment démêler l’inextricable écheveau des influences croisées et de l’évolution de techniques qui ont quitté le champ martial, passant de l’antique efficacité guerrière aux choix prophylactiques de notre temps ?

Tuishou avec Liu Jitsun Maître Style Wu ancien Shanghaï 92

Tuishou avec Liu Jitsun Maître Style Wu ancien Shanghaï 92

S’il est une voie qui  donne des ouvertures, entrevoit des éclaircissements sur les parentés et influences, c’est bien celle de la pratique elle-même. Et surtout celle qui interroge la fonction première des postures, la fonction martiale. En se frottant à des pratiquants d’écoles différentes, en écoutant les explications de leurs professeurs, on peut ainsi se constituer un large bagage constituant le creuset d’une étude critique des innombrables modulations de postures qui, de toute façon, sont hybrides. Le préalable est de se préserver des  aveuglements qu’engendrent les notions de « pureté », de « tradition », de « filiation directe », d’ «orthodoxie ».
Les échanges, emprunts et partages sont essentiels lors de l’élaboration du taiji à Chenjiagou ou à Yongnian. C’est encore vrai des lustres plus tard dans les années trente à Shanghai, par exemple, et même plus récemment. Je l’atteste quand, en 1992, à la fameuse association « Jin Wu » nous partageons pratique et repas avec, en même temps, Fu Zhong Wen et Yang Zhenduo, garants du style Yang, Sun Jian Yun, la fille du créateur du style Sun, Liu Ji Shun, le successeur de Hao Shao Ru, tenant du style Wu (Hao), Ma Yueh Liang, tenant du style Wu (Jianquan). Difficile de réunir une compagnie plus distinguée !

Pratiquer avec deux maîtres à la fois : J

JJ Sagot avec Chen Guofu et Zhou Minde de la Jin Wu de Shanghai – Huangshan 2005

En 2005, toujours grâce à la Jin Wu dont l’aide au développement du taiji est capitale dans l’histoire de nos arts, je convie à Huangshan (la célèbre Montagne Jaune) deux de ses maîtres prestigieux, Zhou Minde (assis, à l’époque, dans le fauteuil de Yang Chenfu à la Jin Wu !) et Chen Guofu (le « gardien du temple » des styles Sun et Wu Hao). Je les invite pour un stage commun, à deux voix. Les 30 participants à ce séjour suivent les directives des deux maîtres alternativement, et, l’enthousiasme aidant, conjointement. Zhou et Chen débattent de leurs divergences devant nous, avec conviction, mais avec écoute mutuelle. La fin est consensuelle et joyeuse.

Peu après, Nicole Villiard et Magali Petit-Preleur, professeurs de taijiquan de la région niçoise, me proposent de renouveler ce type d’expérience.  Elles organisent un stage où j’interviens en duo avec mon confrère et ami Pierre Portocarrero (qu’on ne présente pas). Nous en sommes à la quatrième édition et des pratiquants d’autres arts martiaux, de l‘aïkido au karaté, viennent y participer. Les stagiaires peuvent ainsi attester que l’on peut aborder les arts martiaux d’une façon ouverte, sans préjugés, avec une pédagogie faisant la part belle à autrui. Ces sessions nous débarrassent de l’idée qu’un coup de poing et sa parade doivent être estampillés chinois, japonais ou occidentaux.

L’acte pédagogique
La question qui est posée est ainsi celle de l’acte pédagogique. Véhiculer des techniques exotiques ne doit pas s’accompagner d’un affranchissement de la réflexion sur la pédagogie du mouvement, et ses voies expérimentales, universitaires ou phénoménologiques. Penser, par exemple, que bien transmettre un savoir ou une technique ne peut se faire qu’en vase clos et dans une relation univoque entre un maître et un élève, relève de l’obscurantisme. La réflexion épistémologique montre, en particulier dans le champ de la pédagogie de la motricité, que le dressage n’est ni efficace sur le plan moteur, ni souhaitable sur le plan moral. A contrario, il est imprudent, et inefficace de laisser les élèves uniquement dans des situations de découverte et de création. L’élève ne peut pas seul reconstruire tout ce qui a été découvert, réfléchi, peaufiné et transmis avant lui. Cependant, il a besoin nécessairement d’un champ d’activités où il va pouvoir expérimenter, hors apprentissage, les conduites motrices nouvelles qui lui ont été enseignées. Le philosophe Merleau-Ponty disait à ce propos que nous construisons le monde en même temps que nous nous construisons nous mêmes. Cette dialectique entre imitation et création est facteur de transformation, de progrès et de liberté.
C’est pourquoi ouvrir les voies d’accès aux techniques du taijiquan pour s’affranchir des idées reçues est nécessaire, comme pour toute conduite motrice. Vingt années de travail quotidien avec les lycéens m’ont permis de tester avec suffisamment de recul des approches différentes. L’entrée par la voie martiale, directement, grâce à des jeux codifiés ou des mises à l’épreuve avec des techniques complexes s’est révélée la plus riche et la plus porteuse de possibles. Elle a permis aussi de répertorier quelques situations-types que l’on a pu expérimenter avec pour support des variantes issues de styles différents. Sans aller comme Éric Caulier, à la suite de Meng Huifeng, vers une approche systématiquement conjointe des différents styles de taijiquan (démarche originale et porteuse d’avenir), on peut questionner les différentes approches d’une même posture, soit en l’isolant, soit en l’intégrant à une petite séquence.

Tuishou - pratiquer à deux au fil des rencontres - Shanghaï 2005

Pratiquer à deux au fil des rencontres – Shanghaï 2005

Les techniques à deux
Plutôt que tuishou, sanshou, mains collantes, poussée des mains, dispersion des mains, je préfère cette expression : techniques à deux. C’est un terme générique, un peu fade, certes, mais qui  a l’avantage d’être large et de pouvoir accueillir l’intégralité des situations martiales. Les techniques à deux sont infinies. Si on se restreint au seul champ du taijiquan, on se rend compte qu’il est vain de vouloir répertorier, codifier et classifier l’intégralité de leurs gammes. Une telle collecte peut être envisagée, bien sûr, mais sans prétendre être exhaustive, ni sortir d’un cadre de type universitaire, sociologique, historique, épistémologique. Elle nous éloigne aussi de l’incarnation première, substrat de la pratique.
Alors on peut renverser le point de vue et entrer dans la diversité par des petites portes. Et pourquoi aller plus loin que les premières postures qui sont à notre disposition ? Lesquelles choisir ? Il n’y a pas, à mon sens, de priorité. C’est de la responsabilité de l’enseignant de retenir la ou les postures qui sont les plus appropriées au contexte : niveau, âge, nombre d’élèves, projets individuels et collectifs. C’est d’une grande responsabilité qui engage des qualités de réflexion, d’analyse, de prise de décision, d’adaptation et bien sûr de maîtrise technique. Ces exigences sont bien plus impérieuses que celles requises pour une simple transmission basique de savoirs ou savoir-faire.
Le fait de montrer, puis de faire expérimenter plusieurs possibles à partir d’une posture déterminée permet de la situer dans son histoire, malgré les imprécisions et les oublis. La posture devient moins rigide, elle s’agrémente de points de vue différents qui s’appuient sur des cousinages plus ou moins éloignés. C’est alors de la responsabilité morale du professeur de se détacher de prédilections péremptoires. Cette attitude, à mon avis, renforce d’autant plus la validité de ses choix préférentiels dans l’organisation de son enseignement.

Deux illustrations
Prenons des exemples parmi les postures les plus fameuses, communes à tous les styles ou presque. Choisissons la posture bien connue de Repousser le singe.
L’approche martiale dans le style Yang s’inscrit dans une retraite linéaire qui permet de repousser une série de coups de poings successifs grâce à un china sur le coude, et un repousser réactif sur un enracinement stable mais dynamique. C’est une vision consensuelle du style Yang, chaque école pouvant y apporter une contribution argumentée. On s’applique alors à mettre en place une situation plus ou moins contrôlée où des « adversaires » potentiels, plus ou moins rapides et complaisants permettent de comprendre la fonction de la posture, mais aussi sa technique et son « moteur » énergétique.
Si on pose toutefois comme autre possibilité non plus des attaques linéaires provenant de la même direction, mais des attaques latérales des deux côtés successivement, on change la donne : il va être nécessaire d’inclure dans la posture des rotations à droite et à gauche, d’autant plus rapides et précises que l’on augmentera la fréquence des attaques. Eh bien le style Wu propose une solution à cette nouvelle donne : une rotation sur pied plein avec un rayon de circumduction le plus court possible (c’est un des principes du style : peu d’expansion mais une disponibilité tous azimuts). Et le style Sun ajoute une  technique propre : le pas du bagua (n’oublions pas que Sun Lutang était, avant son immersion dans le taijiquan, un des piliers du baguaquan).

Il n’est pas nécessaire, en tant qu’élève, d’avoir un lourd bagage en taijiquan pour s’essayer à ces variantes. Je suis même certain que cela permet de mieux comprendre la version de son style préféré, sans altérer la confiance que l’on peut lui porter.
Quel plaisir alors de s’essayer à des séquences de plusieurs postures, ne serait-ce que la plus courante, Saisir la queue de l’oiseau (ou le pan de l’habit, c’est selon). On peut alors décliner les 4 postures cardinales que tout adepte considère comme fondamentales : Peng lu tsi an. Les voies d’expérimentation sont multiples, les  sensations variées et les liaisons entre les postures d’une richesse accrue. Le « tirer en arrière » (lu) se fait-il avec un grand pas en arrière ? Un petit pas ? La main libre doit-elle aller au niveau de l’épaule adverse ? Du coude ? Est-il basé sur une rotation ? Si oui, avec un court rayon ou un large écart ? Ou bien n’y-a-t-il aucune circumduction du tout ? La pose du pied avant, au niveau du pied antérieur adverse, ou bien plus loin ? Faut-il accentuer le china ? Si oui, dans n’importe quel contexte, ou en fonction des partenaires ? On voit alors qu’on peut même sortir des codifications de style pour ouvrir une palette expérimentale et ensuite mieux y revenir, mais fort de savoirs et savoir-faire élargis.

Perspectives
Après des années de pratique, avec cet état d’esprit, on peut même revisiter des monuments tel le grand et long sanshou Yang, avec (toute proportion gardée) la hardiesse et la malice d’un Sun Lutang, au sommet de sa notoriété, repensant tout son xingyi et son bagua après avoir rencontré Hao Weizhen (le tenant du style Wu). Pourquoi pas ? Qui nous l’interdirait ? Toute l’histoire des arts martiaux (des arts tout court ?) montre que c’est grâce à cette dynamique qu’ils se sont enrichis.
Par ailleurs, si on s’attarde à une réflexion sur la codification actuelle des tuishou, en particulier en compétition, on s’aperçoit qu’elle exclut un nombre incalculable de techniques du taijiquan, en particulier celles provenant de styles plus confidentiels qui ont pour fondamentaux des rotations, des petits pas d’adaptation, des saisies. Mais si on va vers des règlements plus élargis et plus informels, on risque tomber dans l’excès inverse et laisser ouverte la porte à des comportements bien éloignés de notre art d’origine. Les compétitions de taichi télévisées en Chine sont devenues des copies clinquantes de combats de catch. Pour ma part, je n’ai pas de solution à proposer sur ce plan-là et me tiens loin des enceintes compétitives.

J’ai toujours été persuadé que l’idée fédérale était la meilleure pour systématiser la réflexion, ouvrir des voies d’échange, et amorcer une circonspection bienveillante mais exigeante sur sa propre pratique. D’ailleurs, lorsque je rencontre des enseignants passés par la formation fédérale, ils évoquent tous en premier lieu le plaisir qu’ils ont eu à côtoyer des confrères ou consœurs venant d’écoles différentes, et s’essayer à des techniques qu’ils ne soupçonnaient pas. La Fédération, hors les exigences institutionnelles, pourrait relancer une tradition de compagnonnage aujourd’hui presque disparue, pourquoi pas ?