Aloïse, entre peinture et repassage

Ou le taïchi d’Aloïse

Elle est amoureuse Aloïse, éperdument amoureuse. Mais cet amour ne peut exister. Alors, on le lui casse, on le brise.
Puisque cet amour est impossible, elle se crée un amour encore plus grand, encore plus impossible. Elle tombe amoureuse de l’empereur Guillaume II. C’en est trop, cette fois, on l’enferme, on la muselle.
Internée pour schizophrénie, au début, elle se révolte, elle crie son désarroi. Mais très vite, elle se tait.
Elle ne peut pas vivre sa vie. Dans l’interdiction et l’incapacité de prendre, d’occuper sa place et de donner la possibilité à tout ce qu’elle est en devenir, elle s’éteint. Elle s’enferme dans le silence, le secret, la solitude. Elle a perdu la notion de son corps. Elle croit qu’elle n’existe pas. Elle parle beaucoup. Mais les sons qu’elle émet sont des murmures incompréhensibles.

A l’hôpital psychiatrique où elle est internée, Aloïse est chargée du repassage. Elle effectue aussi quelques travaux de reprisage pour les infirmières.
Elle adore repasser. Toutes les matinées, elle repasse. L’odeur fraîche du linge qui vient d’être lavé et qui a séché dehors, la chaleur du fer, les vapeurs d’eau qui s’en dégagent, les mouvements continus, les gestes répétitifs : cela l’apaise. Ses pensées, ses murmures coulent en flots incessants en toute liberté, sans aucune retenue. Et rien ne s’arrête jamais.
L’habileté qu’elle a acquise par la répétition et l’enchaînement invariable de ses gestes lui permet de se vider. Elle n’a plus besoin de penser à ce qu’elle fait.
Elle est pleine d’un vide chaud et humide, lisse, sans pli.
Peut-être, à ces moments-là est-elle dans le monde de l’innommable et de l’informe ?
Sans doute, sans le savoir, elle retourne à son état pur. Celui où elle n’est pas encore vivante, où elle n’a pas encore posé d’actes et qui contient déjà tout son potentiel. Ce à quoi elle n’a pas pu donner vie (une forme) à cause de son internement.

Aloïse Corbaz

Tous les après-midi, Aloïse peint.
Avec des craies grasses, des mines de plomb, des crayons, des gouaches sur des papiers d’emballage. Elle préfère cependant se servir de ce qu’elle trouve dans le jardin pour en faire de la couleur. Elle frotte, par exemple, des fleurs de géranium sur le papier afin d’en obtenir le jus coloré.
Elle refuse de gâcher ses outils qu’elle exploite jusqu’au bout. Elle pile dans une cuillère les mines de crayon et y ajoute sa salive pour en faire une pâte qu’elle applique avec ses doigts sur sa feuille.
Elle coud ensemble ses peintures pour en faire de grands rouleaux.
Pour Aloïse tout est outil de création.
Elle crée son lien à la terre avec les fleurs qu’elle écrase.
Elle se rassemble, elle crée sa propre architecture avec les feuilles peintes qu’elle coud ensemble.

Aloîse rêvait d’être cantatrice. Sa passion pour le théâtre et l’opéra est présente dans toute son œuvre. Elle met en scène des personnages historiques, des princes et des princesses. Sa peinture est un grand théâtre empli d’entrelacs, d’amoureux, de fleurs, de bijoux, de chevelures rousses. Les yeux des personnages sont vides, en aplat de bleu. Les lèvres sont pulpeuses. Il n’y a pas de perspective. Elle rajoute les éléments les uns aux autres. Les couleurs sont chatoyantes. Le rouge domine, car le rouge est la couleur de l’amour. Toutes les parties du corps peuvent devenir tantôt des fleurs, tantôt un soleil, une bouche, une cavité, un cœur. Sa peinture est en éternel mouvement.
Elle met en scène ce monde « ancien d’autrefois », comme elle dit, c’est-à-dire le monde d’avant son internement. Elle crée ce monde, le construit, le codifie, l’amplifie jusqu’à son apogée.

Le processus créateur d’Aloïse pourrait s’apparenter à la genèse taoïste.
L’imaginaire d’Aloïse est sans image, sans forme, vide. Elle n’a pas conscience de son corps et est persuadée qu’elle n’existe pas. Quand elle repasse, elle réalise l’unité et l’équilibre de tout son potentiel qui est encore à venir. Quand elle peint, son être prend forme. Elle passe de l’informe à la forme. Son potentiel se réalise. Son imaginaire, vide d’image, devient peinture. Elle donne une image à son corps, à ses amours, à sa vie.
La pratique du taichi chuan s’inscrit dans ce cadre. Répéter inlassablement les mêmes gestes, les intégrer jusqu’à devenir ce geste. S’oublier, laisser de côté tous ces rôles que l’on joue à longueur de journées.
Aloïse CorbazUne peinture vient toujours de quelque part. Elle est là, maintenant, présente. Et elle va quelque part.
La peinture d’Aloïse prend sa source dans sa vie d’avant son internement. Quand elle rêvait de devenir cantatrice et qu’elle était amoureuse. Quand elle n’a pas encore pu se réaliser. Elle trouve alors le papier comme un possible miroir d’elle-même. Ces feuilles blanches qui paraissent vides contiennent déjà tout d’elle. Avec ses couleurs, elle fait jaillir la vie qu’elle n’a pas vécue. Cela lui permet de prendre forme. Elle donne naissance en « image/miroir » à ce qu’aurait pu être sa vie.
Quand elle peint, tout son être est concentré dans son contact « feuille/miroir », couleurs. Le reste n’existe plus. Elle ne lâche pas le contact. C’est parce qu’il y a ce lien non perturbé, cette symbiose qu’elle peut dès lors exister, avoir un corps.

Quand je fais la forme, je commence par mettre mon attention à la plante de mes pieds. Je m’ancre. Je me connecte à la terre. La terre c’est ma matière, ma forme, ma réalité. Aloïse a perdu tout cela. Elle va malgré tout rétablir ce lien avec la terre en ramassant dans le jardin ce qui sera ses outils de peinture. Ma posture s’installe. Je m’aligne. Je me connecte au ciel par le sommet de la tête et je m’étire. Le ciel, c’est ce qui me connecte à tout ce qui est immatériel, impalpable, invisible. Le ciel d’Aloïse est constellé d’étoiles. Etirer, c’est comme si je nettoyais les routes qui vont de la terre au ciel , que j’en ôtais tous les obstacles, que j’affinais encore plus mon alignement, pour que la voie qu’emprunte l’énergie soit à son maximum. Et puis, j’accueille la détente. C’est comme si j’ouvrais des portes, plein de portes, pour accueillir une substance qui serait comme de la quiescence. Quintessence pour l’énergie.
Quand Aloïse repasse, elle laisse couler ses ruminations sans s’en préoccuper et elle ouvre des portes à son éveil et ce qui pourrait devenir une réparation pour son corps et son esprit.
Maintenant que je suis ancrée, étirée et pleinement détendue, que je suis débarrassée de tous les jeux de rôle que je m’impose, je laisse aller et je suis présente dans toutes les parties de mon corps, l’espace n’a plus d’horizon, le temps prend son temps. Et sans intervention de mon mental ni de ma volonté, je suis centrée, je suis en énergie.

Aloïse Corbaz

Ainsi, l’apprentissage du taichi chuan est beaucoup plus que l’acquisition d’une gestuelle. Dans l’apprentissage de la forme, il y a répétition de mouvement jusqu’à ce que le corps ait mémorisé et intégré la gestuelle et que cette gestuelle se fasse sans intervention du mental. Il s’agit de passer du régime de l’éveil au régime de la méditation.

Je fais la forme, je la fais comme si j’étais avec un partenaire. Ma structure ne se relâche jamais. Mon énergie va là où je mets mon intention. Je me nourris de l’énergie du ciel et de la terre, je recrée une nouvelle image de mon être unifié au monde. C’est toujours une nouvelle découverte, un nouveau ressenti, à propos de mon corps, et de ma compréhension du monde.
…Et tout cela est infiniment beau… .

Partagez cet article avec vos amis
  • 1
  •  
  •  
    1
    Partage