Balio ! Assez de cette musique de barbares !

Joseph Marie Amiot, arrivé en Chine en 1751, envoya en France en 1754 un manuscrit resté inédit, De la Musique moderne des Chinois, puis un Mémoire de la Musique des Chinois tant anciens que modernes publié en 1779, envoi qu’il compléta de recueils de musiques profanes chinoises, Les divertissements chinois*, ainsi que de prières catholiques en chinois mises en musique.
Amiot et d’autres religieux semblent avoir pratiqué la musique chinoise sur les instruments qu’ils avaient apportés d’Europe. Teodorico Pedrini par exemple eut l’occasion de jouer devant l’empereur Kangxi.

Le Baroque Nomade écrit par Jean-Christophe FrischComment la musique occidentale, parvenue dès le 16ème siècle avec Matteo Ricci, fut-elle reçue en Chine ? Voici quelques témoignages :

« En l’année 1679, [l’empereur] fit venir en son Palais le Père Grimaldi et le Père Pereyra, pour toucher une Orgue et un Clavecin qu’ils lui avaient présentés autrefois. Il goûta nos airs d’Europe, et parut y prendre plaisir. Ensuite il ordonna à ses Musiciens de jouer un air de la Chine sur leurs instruments, et il le joua lui-même avec beaucoup de grâce. »

« Lorsque l’Empereur veut prendre le divertissement de la symphonie, il fait appeler ces deux pères [Pernon et Pereyra] avec le sieur Gherardini qui jouent de la basse, de la viole, et de la trompette marine. C’est quelquefois dans son appartement, mais le plus souvent il les demande dans le lieu où travaillent les ouvriers, et alors alors les pères et le sieur Gherardini ont l’honneur de divertir S.M. à genoux. On dit qu’il les retint un jour pendant quatre heures et que s’étant aperçu qu’ils étaient fatigués, il leur versa de sa main impériale du vin dans une coupe qu’il leur présenta. »

« Un Chinois nomme [Wang laoye, « le vieux Wang »] de retour dans la cour nous apprit les histoires suivantes que nos pères étant arrivés de Canton à Pékin invitèrent l’empereur à une symphonie dont ils voulaient le régaler ; le concert ayant commencé, leurs révérences qui savaient toucher des instruments s’armèrent, l’un d’une flûte douce, le deuxième d’un clavecin, le troisième d’une basse de viole, le quatrième d’un violon et le cinquième d’un basson ; ces divers instruments formèrent une symphonie discordante de sorte que l’empereur après en avoir ouï les commencements s’enfuit en mettant la main à ces oreilles, criant de toute sa force [balio balio « assez »], cela suffit, c’est assez ; il est bien vrai que lorsqu’on n’est pas accoutumé à nos concerts où il se trouve peu d’accords je ne suis pas surpris qu’un Chinois n’aie pas de goût pour semblable symphonie tout comme nous trouvions la leur ridicule. »

XVIII-21_ensemble_pt*Trois de ces divertissements chinois ont été joués le 14 avril 2015 à la Bibliothèque nationale de France par l’ensemble XVIII-21 Le Baroque Nomade, sous la direction de Jean-Christophe Frisch.
Pour l’occasion, cet ensemble réunissait à la fois des musiciens français et chinois, jouant des instruments occidentaux baroques (flûte, basse de viole, clavecin, …) et chinois (pipa, flûte dizi et xiao, zheng, carillon yünluo,…).
Entre chacun de ces divertissements, nous avons entendu une sonate de Michel Blavet, et la pièce « Les Sauvages » extraite des Concerts des Indes Galantes de Jean-Philippe Rameau. On sait de ces pièces qu’elles ont été jouées devant l’empereur…

Les textes ci-dessus sont extraits de la compilation réunie et proposée dans le programme du concert par Jean-Christophe Frisch, remarquable archéologue musical, et auteur du livre « Le Baroque Nomade » (Ed. Actes Sud)