Entretien avec Maître Wang Yen-nien

Conduit par Thomas W. Campbell le 13 juillet 2002 à Madison, Wisconsin
à l’occasion du second festival du Yangjia Michuan Taiji quan
Interprète Julia Fairchild
Traduction Française de Anne Goudot et Christian Bernapel en 2004

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photo Michel Timochenkov

Lorsqu’enfin je me trouvai face à Wang Yen-nien pour l’interviewer, le festival touchait à sa fin et le temps nous était compté. C’était un samedi matin et à l’évidence, Maître Wang était fatigué. Mais nous nous installâmes, avec à nos côtés, pour interprète, Julia Fairchild, et l’interview commença sans détour. En l’espace de quelques minutes, Maître Wang devint attentif et inspiré, évoquant les étapes de sa vie avec un profond intérêt. Ses réponses étaient soigneusement réfléchies, et formulées avec une assurance pleine d’émotion.

Thomas W. Campbell – Maître Wang, vous pratiquez et enseignez le taijiquan depuis de longues années, et vous avez formé de nombreux étudiants et enseignants. Pourriez-vous nous expliquer pourquoi vous vous êtes consacré à la pratique et à l’enseignement du Yangjia Michuan Taijiquan ?

Wang Yen-nien – C’était une époque de grands changements, de mutation, juste après la fin de la guerre mondiale. J’étais arrivé à Taiwan, et je m’étais retiré de la vie militaire, pour me consacrer à ma vie privée. La guerre m’avait appris combien la vie est précieuse (Wang Yen-nien était colonel dans l’armée nationaliste, au cours de la guerre civile chinoise). Après avoir réfléchi à mes expériences dans l’armée, je décidai de me consacrer à quelque chose qui soit utile à la santé des hommes et au bien de l’humanité. En Chine, il est dit qu’après avoir vécu de grands désastres et côtoyé la mort, un homme est prêt à renoncer à toutes ses attaches : après être tombé si bas, il ne peut que s’élever. Je réalisai aussi que l’enseignement du taijiquan est non seulement bénéfique pour soi-même, mais aussi pour les autres. Le taijiquan est bon pour soi-même. Pour soi-même et pour les autres. Voilà pourquoi j’ai choisi de poursuivre ma route en développant et en enseignant le taijiquan.

WC- Pourriez-vous nous expliquer comment les différents éléments du Yangjia Michuan Taijiquan sont interconnectés ? Comment bénéficions-nous de chacune des différentes facettes de notre pratique, comme la forme, les armes, le tuishou, etc, et quels bénéfices pouvons-nous retirer de l’ apprentissage du système complet ?

WYN – Aux origines du Yangjia Michuan Taijiquan, Yang Luchan n’enseigna pas ouvertement son style le plus efficace. Il enseigna une pratique que nous pourrions qualifier « d’ouverte vers l’extérieur », dans l’intention de donner aux autres la possibilité d’améliorer leur santé. Les formes de la « tradition secrète » diffèrent de celles de la « tradition ouverte » en de nombreux points ; le chemin que Yang Luchan emprunta était taoïste. Beaucoup s’interrogent sur l’origine de cette tradition cachée de la famille Yang, et mettent même son existence en doute. Pourtant, cette tradition existait bel et bien, mais en secret. Elle ne fut pas transmise ouvertement. A chaque génération, la tradition cachée ne pouvait être enseignée qu’à une seule personne. Ainsi, bien que Yang Luchan ait eu trois fils, seul un d’entre eux, Yang Jianhou, se vit transmettre la tradition de la famille Yang. « Transmets à un seulement, pas à deux », de sorte que la tradition reste secrète, et ainsi, soit préservée. Si tu transmets à deux, le risque de dévoilement du secret sera plus grand. C’est ainsi que la pratique du Yangjia Michuan Taijiquan fut transmise de Yang Luchan à Yang Jianhou, puis à Zhang Qinlin, et enfin à Wang Yen-nien. Une meilleure santé, et plus de bonheur, voici les grands bénéfices d’une pratique de l’intégralité du « système » Yangia Michuan Taijiquan. Aujourd’hui, la plupart des autres styles de taiji ont ce même objectif. Le Yangjia Michuan Taijiquan a toutefois un but supplémentaire : la longévité, qui est un aspect taoïste.
Parfois, certaines écoles complètent leur pratique par du « qigong ». Cet aspect existe déjà dans le Yangjia Michuan Taijiquan : il est appelé neigong. « pour autant que la forme le permette » « That’s as far as the form goes ».
Quel est l’intérêt du neigong ? Il s’agit d’un art alchimiste taoïste interne. Ceux qui souhaitent poursuivre une pratique de préservation de soi même et des arts alchimiques internes commencent par la pratique du neigong. Le neigong vise à cultiver et nourrir les organes internes, pour fortifier l’intérieur. 0n utilise aussi ce que l’on appelle tu-na : c’est l’art taoïste de la technique respiratoire. La pratique du tu-na tend à fortifier et rendre plus résistant les organes internes. Chacun de nous possède trois trésors, trois élixirs internes : jing, qi et shen. Par nature, nous possédons ces élixirs, mais si nous ne veillons pas sur ces trésors, si nous ne les cultivons pas, si nous ne les nourrissons pas, ils se dissipent peu à peu avec le temps. La pratique d’un art alchimique interne, avec le neigong pour nous développer et nous fortifier, et avec l’art taoïste de la respiration, nous permet de développer, fortifier et augmenter ces trois élixirs internes naturellement présents que sont jing, qi et shen. Jing, qi et shen deviennent alors abondants, et ne se dissipent plus avec le temps.
Ainsi, outre la forme, notre système inclut le neigong, qui doit nous apporter la longévité. L’idée est d’avoir une vie longue, en jouissant d’une bonne santé. C’est un but qui manque dans certaines écoles de taiji. Nous pouvons obtenir la longévité par la pratique du neigong, tel qu’il est inclut dans le « système » du Yangji Michuan Taijiquan.
Et qu’en est-il de l’épée, de l’éventail, du bâton et du tuishou ? Ils constituent des facettes supplémentaires. Nous avons la forme, qui est fondamentale. Et puis nous avons l’éventail, l’épée (Kunlu et Wudang), et le tuishou, qui nous aident à donner élasticité et force à notre corps. Par exemple, le tuishou peut nous aider à ouvrir les méridiens et les zones énergétiques de notre corps qui sont sollicités pendant la pratique du neigong. Ces autres facettes de notre pratique nous aident également à favoriser la circulation du qi dans notre corps. Elles ont été conçues pour permettre
l’ouverture des méridiens et la disparition des blocages. Avec la seule pratique de la forme ou du neigong, notre qi pourrait ne pas être assez fort pour lever ces blocages.
Les fondements, la base de notre pratique sont la forme et le neigong. Les autres facettes, armes et tuishou, viennent compléter cette base, par une pratique en solo ou avec partenaire, pour nous aider à ouvrir les méridiens de notre corps.

TWC – Des étudiants et enseignants de la lignée de Cheng Man Ching ne connaissent pas votre lien avec Cheng man Ching. Pourriez-vous nous en dire plus sur ce lien ?

WYN – Je considère Cheng Man Ching comme mon frère aîné d’art martial. Pourquoi ? Parce qu’il fut un élève initié par Zhang Qinlin, qui était également mon professeur. Avec Zhang Qinlin, Cheng Man Ching étudia le tuishou et le neigong. Cette relation avec Zhang Qinlin fit de nous des frères d’art martial. Parce qu’il était plus âgé que moi, je dis de lui qu’il est mon « frère aîné d’art martial ». Lorsque Cheng Man Ching s’engagea à devenir disciple de Zhang Qinlin, mon professeur, il pratiquait déjà un style Yang, mais qui n’était pas le Yangjia Michuan. Comme il ne connaissait alors que le tajiquan, et pas le tuishou, il trouva Zhang Qinlin pour lui apprendre le tuishou.
Au début, Cheng Man Ching invita Zhang Qinlin, qui avait résidé jusque là dans la province Shanzi, à le rejoindre à Nanjing. Cheng put alors pratiquer et étudier le tuishou avec Zhang Qinlin à Nanjing, pendant trois mois. Il demanda essentiellement à Zhang Qinlin de lui enseigner le tuishou et le neigong. A l’époque, que vous soyez un pratiquant d’un art martial ou un taoïste, la relation entre le professeur et l’élève revêtait une très très grande importance. Mon engagement comme élève auprès de Zhang Qinlin me lia d’office à Cheng Man Ching. Cette relation est indestructible, parce que Cheng Man Ching et moi-même avons tous deux été des élèves de Zhang Qinlin.
A la différence de Cheng Man Chin, je n’appris pas seulement le tuishou et le neigong avec Zhang Qinlin, mais aussi le Yangjia Michuan Taijiquan. Zhang Qinlin m’enseigna le système complet, mais pas à Cheng Man Chin. Ma relation avec Cheng Man Qing provient ainsi du fait que nous avons tous deux été des disciples initiés de Zhang Qinlin (quelques phrases ici n’ont pas été traduites du chinois).

TWC – Comment nous, élèves et professeurs, pouvons-nous continuer à pratiquer le Yangjia Michuan Taijiquan avec précision et fidélité alors que nous ne sommes pas auprès de vous ?

WYN – C’est parce que je ne peux enseigner partout dans le monde que j’ai publié le premier ouvrage, « Yangija Michuan Taijiquan, volume un ». J’espère que tous les enseignants et les étudiants se serviront de ce livre comme d’une référence. Si les enseignants se conforment au livre, en s’attachant à en garder l’esprit, ils ne peuvent s’écarter trop loin des principes de base. J’ai ensuite également publié un second ouvrage qui traite des applications. Le premier livre, le volume un, décrit la pratique de la forme, tandis que le second explique pourquoi la forme est telle qu’elle est.
C’est donc le second ouvrage qui aide à préserver la forme. Les professeurs doivent utiliser le livre deux pour enseigner en cohérence avec le volume un. Grâce au second livre, les professeurs sont assurés de ne pas trop diverger de la forme originale. J’ai peur que les enseignants négligent le volume deux, alors qu’il est le volume le plus important pour préserver l’intégrité de la forme. Ces deux ouvrages, je l’espère, seront une référence pour l’avenir. J’espère que les professeurs du Yangjia Michuan baseront leur enseignement sur les références standards données dans ces deux livres. Ainsi, les applications seront préservées, la forme ne changera pas, et nous pourrons tous
travailler dans un même but.

TWC – Maître Wang, vous avez évoqué avoir été défié en tuishou. Avez-vous déjà participé à des tournois de tuishou ? Pourriez-vous nous parler de ces expériences, et nous faire part de vos idées sur l’évolution du tuishou et de la compétition ?

WYN – Lorsque je pratiquais le taijiquan avec Zhang Laoshi (Zhang Qinlin), il me conseillait souvent de ne pas montrer mon gongfu au grand jour, de conserver une apparence ordinaire, sans rien de spécial que les autres puissent noter. Selon lui, garder ainsi une apparence humble avait deux avantages. Tout d’abord, on évite de se faire des ennemis, et donc on évite les conflits avec les autres. Ensuite, on ne blesse personne, et les autres ne vous blessent pas. Ainsi, l’objectif le plus haut de tous ceux qui pratiquent le Yangjia Michuan Taijiquan devrait être la préservation de soi. Le but de notre pratique n’est pas de prouver aux autres que nous leur sommes supérieurs dans la compétition.
Tout au début, je n’étais pas d’accord avec la façon de voir de Zhang Qinlin. Ensuite, après mon arrivée à Taiwan, après avoir fait la guerre et avoir été le témoin de tant d’atrocités, je compris vraiment quel est notre chemin d’humain dans la vie… Après mon arrivée à Taiwan, je découvris que de nombreuses personnes, ayant noté que j’avais un bon gongfu, voulaient me défier. Je me trouvai ainsi souvent confronté à des personnes qui pénétraient mon environnement pour me provoquer. Et ces personnes ne provenaient pas uniquement du monde du taijiquan. Ils venaient de toutes sortes de styles d’art martiaux. Ils avaient tous noté que mon gongfu était bon, et voulaient
me tester. J’en ressentis une grande pression. En effet, si j’exprimais mon gongfu et gagnais, je me faisais un ennemi qui, insatisfait, n’avait ensuite de cesse de me provoquer. Mais si je perdais, je me décrédibilisais et perdais toute chance d’avoir des élèves à qui enseigner le taijiquan.
Les paroles de Zhang Laoshi me revinrent alors à l’esprit : viser le travail personnel par la préservation de soi et atteindre un plus haut niveau de conscience humaine. Avec ceux qui venaient me provoquer, j’évitais d’entrer en compétition. J’essayais de donner l’idée d’une coopération, où chacun pouvait montrer son savoir-faire à l’autre, sans lui faire perdre. Il ne s’agissait pas d’éviter la situation. Non. Cela signifiait que j’étais capable d’établir une véritable relation de tuishou. Quelles que soient les techniques que mes challengeurs utilisaient, ils ne parvenaient pas à prendre le dessus. C’est comme si j’avais été capable de préserver la vérité sans attaquer. En pratiquant le tuishou, je n’ai jamais ressenti le besoin de renvoyer l’énergie dans une attaque. Mais je ne cherche
pas à cacher la qualité de mon gongfu.
Mon partenaire, où la personne avec laquelle je pratiquais ou qui m’avait défié, ressentait la puissance de mon gongfu, mais sentait également que j’étais de bonne composition… elle comprenait que je ne renvoyais pas son attaque. De la sorte, en restant sincère, sans répondre à l’attaque lorsque j’étais défié, je ne me fis pas d’ennemi, et me fis même de grands amis. Ainsi, tous ceux qui m’avaient rencontré, de même que leurs élèves, concluaient que j’étais quelqu’un de merveilleux, avec un très grand gongfu.
Je dois cela à Zhang Qinlin, qui encourageait chacun à ne pas entrer en compétition avec les autres, à éviter les situations compétitives. La compétition engendre des ennemis et des conflits, au lieu de l’amitié. En outre, à mes débuts à Taiwan existaient là-bas quatre compétitions concernant tous les styles d’arts martiaux, et non pas seulement le taiji. Les vainqueurs de ces compétitions accédaient à la renommée, mais au prix d’une vie plus courte. Chacun des vainqueurs de ces compétitions disparaissait dans les cinq années suivant son exploit. Ce constat renforça plus encore ma conviction que la compétition doit être évitée. La compétition va à l’encontre de tous les principes taoïstes de quête de la longévité. De plus, dans une situation de compétition, vous pouvez être amené à blesser quelqu’un. En évitant la compétition, on évite donc de blesser les autres, et bien sûr de se blesser soi-même.
Sans esprit de compétition, on peut très bien apprendre grâce aux techniques des autres, en se faisant des amis. On peut également faire cet apprentissage dans un esprit de compétition, et se faire par là même des ennemis. A quoi bon chercher qui a le meilleur gongfu ? Nous pouvons perdre le besoin de gagner au détriment de l’autre, abandonner l’idée que l’on gagne quand l’autre perd. A quoi bon gagner un trophée ou une médaille clamant la qualité de notre gongfu, si c’est pour un mourir quelques années plus tard ? Cela n’a pas de sens. Il est non seulement insensé, mais
également stupide de chercher la renommée et l’honneur au prix de sa vie.
Personnellement, je n’ai jamais participé à aucune compétition. J’invite l’autre à travailler avec moi, à pratiquer avec moi, à progresser ensemble, sans jamais répondre à une attaque par une attaque.

TWC – Merci de nous avoir donné de votre temps. Désirez-vous ajouter autre chose ?

WYN – J’aimerais que, quel que soit le style de taijiquan que nous pratiquions, nous n’en venions pas à critiquer les autres styles, à proclamer que tel style est authentique, et tel autre ne l’est pas. Parce que tous ceux qui ont créé ces différents styles de taijiquan ont aujourd’hui disparu.
A chaque génération, ce qui est transmis peut s’écarter un peu plus de ce que les fondateurs du style original ont créé… comment pourrions-nous alors juger de ce qui est authentique et de ce qui ne l’est pas, de ce qui est le véritable style Yang ? Le conflit n’a aucun intérêt. La seule question véritablement pertinente est celle-ci : est-ce bénéfique pour notre santé ? Si nous pouvons répondre à cette question par l’affirmative, si la pratique nous renforce et nous guérit, alors c’est qu’il s’agit véritablement de taijiquan. C’est pourquoi je veux encore insister sur les méfaits de la compétition (en tuishou), qui nuit à la santé. Surtout si l’on met sa santé en péril pour gagner la première place.
Dans ce cas, il ne s’agit pas véritablement de taijiquan. Je vous invite vivement à cesser de comparer vos différences, et à chercher plutôt où sont vos similitudes. Nous devrions nous rejoindre sur nos points communs, et identifier ensemble ce qui est bénéfique dans chacune des formes et dans chacun de styles. Ainsi le taijiquan deviendrait un bénéfice pour la société, et prendrait tout son sens. Inutile de perdre son temps et son énergie à chercher qui est le meilleur. Cette question n’a aucun sens. Nous devons rester centrés sur notre but. J’essaye d’ignorer les critiques formulées à mon encontre, ou sur notre style. Ce qui m’intéresse surtout, c’est si les élèves et les enseignants que nous formons travaillent à améliorer leur santé, à trouver la sérénité et la longévité. C’est ma seule préoccupation. C’est ce que m’ont appris mes années de pratique du taijiquan. Nous devons éviter la séparation et le conflit, la division. Nous devons rechercher l’unité. Avec les vicissitudes de ce monde, nous devons aller vers la paix, la paix de l’esprit, la paix intérieure. C’est ce que je veux vous dire aujourd’hui. Et pas de compétition (detuishou). Nous ne voulons pas blesser les autres, et à fortiori, nous blesser nous-même.