La méditation en mouvement ou les fondements du taïchi chuan

Quelques aspects du taïchi chuan

La lenteur et la régularité…

EscargotLe premier aspect rencontré par le débutant est suffisamment déroutant : ralentir…
La lenteur est requise dans les gestes pour unir le ciel et la terre au moyen de la respiration, le ciel est le yi, l’intention, l’état d’esprit, et la terre est le corps, l’acte, l’action… On  agrandit le mouvement en l’étirant dans le temps afin d’y faire pénétrer le yi conscient et de l’en imprégner…Le pratiquant a de cette manière accès à des phases et détails de son mouvement qui lui sont en général étrangers, du moins dans la conscience. Une première lenteur est acquise par un ralentissement décidé, mais non encore adapté aux particularités du pratiquant ; puis s’installe une lenteur apprise, imposée et apprivoisée, enfin apparaît la lenteur personnelle, la seule en accord réel avec l’énergie personnelle et le yi individuel, et la seule rendant possible toute accélération ultérieure. Une fois la connexion faite avec cette vitesse là, il suffira de respecter quelques règles pour ne pas bloquer ni gaspiller l’énergie.
La lenteur d’action augmente la présence de l’acteur, grâce à la préoccupation constante qu’il a de ce qu’il fait.  On retrouve là l’essence de la méditation, appliquée au mouvement et du « Age quod agis » latin, soit « Fais bien ce que tu fais ».
Le mouvement exécuté à vitesse normale (celle de tous les jours) peut être idéalement représenté par un cercle. Le même mouvement effectué à vitesse lente est représenté par un second cercle concentrique au premier, de rayon plus petit, donc un cercle intérieur, donnant accès à l’énergie sous-tendant le mouvement. L’intention derrière le mouvement peut être représentée par un cercle encore plus petit, concentrique aux deux précédents…Ce dernier est suffisamment petit pour être assimilé à un point, le centre de tous le système.
Le second aspect immédiat est la régularité dans la lenteur… L’attention s’en trouve automatiquement entraînée, ainsi que le contrôle physiologique de l’influx nerveux amené au niveau des muscles.

La continuité
Serpent

Elle s’ajoute à la lenteur d’exécution et à sa régularité en se plaçant entre les différents mouvements, pour éviter les cassures de rythme. L’intention est le plan de réalisation du mouvement. Le mouvement du débutant est faux selon les critères de l’art, donc  généré par une intention non adéquate. Cette intention forme un mouvement non souhaité et le décale par rapport à un mouvement qui serait en accord avec les lois du Tao… Enlever cette intention décalée en sculptant le mouvement jusqu’à ce qu’il obéisse aux lois de « l’univers » est la condition de l’énergie sans fin et du non-agir. Afin de faire passer la forme de l’état de mosaïque à l’état d’unité,  il faudra patiemment désincruster les intentions erronées  et habituer le yi  (intention) à être non morcelé mais présent partout : la forme devient comme l’eau, avec des ondulations que l’on serait tenté de prendre pour des actions.
Pour restituer au corps la possibilité de circulation des énergies qui l’animent, on doit donc rejoindre le mouvement de l’univers, c’est-à-dire être en accord avec le ciel et la terre. Cela suppose le développement d’une grande faculté d’écoute des moindres modifications du corps, et leur alignement sur des injonctions précises.

La spécificité des gestes appris et  la justesse  de posture

TanpienRecherchées avec persévérance, elles favorisent la détente, l’enracinement, la circulation du chi.
On rapproche la forme du mouvement  de la « forme de l’univers »  et chaque mouvement que le pratiquant exécute finit par résonner,  vibrer en correspondance avec certains états des énergies disponibles (trigrammes) et s’alimenter directement à l’énergie individuelle et ambiante. La forme se met à suivre naturellement des mutations (hexagrammes). Cela revient à accorder les récepteurs individuels sur les sources énergétiques présentes dans l’univers « des 10 000 êtres ».
Dans la pensée chinoise, le Sceau du Tao (deux grandes effigies Yin et Yang) se multiplie et s’appose à l’infini, jusqu’à se retrouver au niveau de l’homme et de ses actions. On doit apprendre les principes qui le composent et les appliquer individuellement, au niveau de toutes les parties du corps.

La mémorisation
Elephant

La forme ou taolu est composée de mouvements qui se suivent dans un certain ordre. Elle est plus ou moins longue selon les écoles et styles. Le pratiquant, en fonction de son âge et de ses capacités peut se trouver devant la difficulté de retenir suffisamment bien les séquences.
Une des clés à disposition est de se concentrer sur des portions réduites de la forme et de les répéter. Le travail de détail sur ces petites portions sera profitable. Il appartient ensuite à chacun d’augmenter progressivement la quantité d’informations à mémoriser.

La respiration
Soufflet

Nous sommes tous habitués à respirer de façon naturelle et automatique mais le phénomène de la respiration est plus complexe que ce que nous pensons, car, non seulement sous l’influence de l’émotion (cœur),  il est également sous l’influence de la volonté. Le plus simple est de le considérer comme la somme de deux processus, la ventilation, qui approvisionne l’air et le rejette, et l’échange, qui permet à l’organisme de traiter l’air en extrayant le nécessaire et rejetant ce qui ne sert pas. Tout ceci se fait en rythme et amplitude. Le rythme dans sa structure peut être considéré comme binaire, aussi bien dans la ventilation que dans l’échange. Inspir puis expir de la matière « air » et absorption/expulsion  des gaz oxygène et carbonique. La vitalité générale est en fait  liée à un grand nombre de facteurs, parmi lesquels l’amplitude et la fréquence ventilatoire sont directement accessibles par tout un chacun.
La pratique du taïchi chuan comporte des exercices de réglage de ces deux paramètres sur la vitesse d’exécution des mouvements. Cela favorise l’oxygénation des tissus et la régulation du potentiel nerveux. Notons que dans l’acte d’union entre le ciel et la terre évoqué dans la lenteur, la respiration est bien un procédé de tissage entre le ciel-air et la terre-organisme à travers un rythme  binaire de va et vient entre ces deux pôles.

La détente
Soufflet

Elle permet d’éviter la dépense d’énergie inutile (gaspillage) qui contrarie le mouvement. Le principe revient en quelque sorte à se reposer tout en agissant. On rejoint une proportion plus juste entre le yin et le yang dans l’acte, telle la collaboration optimale entre muscles agonistes et antagonistes…Le couple yin/yang bien proportionné facilite l’alimentation du corps par le tao.
La relaxation effective repose sur un vide triple : physique, émotionnel et mental.
La bonne posture (axe, membres, poids) permet de lâcher, de s’enraciner par union avec la gravité, aide à libérer les muscles du tronc, le diaphragme et la cage thoracique, permet de diminuer la consommation d’énergie, bref favorise physiquement la relaxation. On profite des énergies de la terre au travers des pieds, des jambes et du dantien inférieur.
La respiration non contrariée, profonde, lente et régulière favorise le calme et la sérénité émotionnelle.
La concentration de l’intention ici et maintenant sur des points précis de la pratique amènent progressivement une maîtrise des pensées et bientôt la faculté de vider le mental à volonté.

L’architecture dynamique
Voute

Le pratiquant de taïchi chuan est une demeure en construction constante et en voyage permanent. Les lois architecturales lui sont spéciales.
Chaque geste ou mouvement est un cliché dans le film du mouvement ou de l’acte. Il est sous-tendu par un schéma énergétique qui lui-même est sous-tendu par une intention, un plan, conscients ou non. Ainsi, le système locomoteur, avec ses muscles, tendons et ligaments, pour les différents gestes que l’on accomplit, est piloté via le système nerveux central et les nerfs moteurs périphériques. Le yi conscient utilise la motricité volontaire et le yi non-conscient est responsable, via le système nerveux autonome, du fonctionnement automatique du corps et des fonctions vitales ou végétatives…Les réflexes sont progressivement enseignés et construits par l’entraînement quotidien. On peut parler de schéma corporel qui évolue et de dialogue entre l’intention consciente et l’intention non-consciente.
Dans chaque style, un maître est garant d’une qualité et d’une transmission traditionnelle…Il enseigne ou retransmet ce qu’il décide et construit son école comme il l’entend. Dans son enseignement, une partie pour tous, une partie pour ses cadres, une partie pour ses proches disciples, et peut-être une partie qu’il conserve… Une preuve que cet art est profond et constitue un long voyage, une longue ascension au cours de laquelle chacun a le loisir de s’arrêter à l’altitude qui lui convient…