Le semblable et le différent

Au cœur de la pratique de taijiquan, la répétition, jour après jour, année après année, d’un unique enchaînement…

L’adage des écoles d’arts martiaux chinois « Mille fois vert, dix mille fois mûr… » rappelle que le plaisir de déguster un fruit délectable ne peut résulter que d’un acharnement de la volonté au long de décennies de pratique.yim

callig_eau4Ce qui est vrai pour la maîtrise d’un art, quel qu’il soit.
La répétition d’un geste, d’un texte, d’une mélodie, est certes le moyen pédagogique par excellence pour parvenir à les mémoriser. Mais cette répétition peut aussi mener à la maîtrise d’un art, jusqu’à s’oublier soi-même.

Ce qui éveille l’intérêt dans la répétition volontaire, c’est de faire émerger le semblable et le différent.
Pour un même enchaînement, les différences dans l’entraînement en arts martiaux permettent de mesurer la progression et le changement. Au début, le pratiquant ne s’en rend pas compte. Il lui faut être guidé, accompagné jusqu’à ce qu’il comprenne comment travailler par lui-même pour saisir la ou les directions à prendre pour progresser.  
La perception du semblable va émerger après les premiers temps de l’apprentissage, et permettre au pratiquant de construire une trame énergétique invisible, qui est la substance des « arts internes ».

Entre un enchaînement mémorisé aux débuts de l’apprentissage et un enchaînement réalisé au terme de « dix mille fois », soit après trente années de pratique quotidienne, quel rapport peut-il y avoir, si ce n’est la stabilité de la forme elle-même ?

Donc la répétition fait mesurer un chemin parcouru, avec la certitude de n’avoir pas « tourné en rond ». Et comment cela ? Par la variété des perceptions intérieures qui s’ajoutent avec le temps les unes aux autres, en les rendant de plus en plus « uniques » à chaque fois.

Car une forme longue de taijiquan se pratique en moyenne en une demi-heure.
Si, un peu aguerri, vous ajoutez une demi-heure de plus, ou qu’à l’inverse vous retranchez vingt minutes à ce temps moyen pour faire le même enchaînement, qu’allez-vous éprouver ? Une manière de bouger qui utilisera l’axe du corps de façon différente, des appuis au sol différents, un déploiement des membres différents, ce qui vous donnera des sensations très contrastées.

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lavis de Sinichi Maruyama

Et si, à même vitesse générale, je répète le même mouvement mais en portant mon intention sur telle ou telle partie de mon corps, en décidant de plus ou moins d’amplitude, plus ou moins de vitesse dans telle partie d’un geste, ou si je recherche intentionnellement plus de relâchement dans telle partie du corps, le résultat va offrir des possibilités accrues de différences.

C’est cela le fruit de la répétition dans l’art du taijiquan : refaire les mêmes gestes sur une base physique précise, pour s’installer dans les principes invisibles du mouvement interne.

La comparaison avec une pièce de tissu qui se trame est assez courante. La navette passe et repasse dans la patience du geste et avec l’intelligence du cœur, pour faire apparaître le motif en un assemblage unique.

Lavis de Shinichi Maruyama

lavis de Sinichi Maruyama

Mais on peut penser aussi, pour aider à saisir le tissage de la trame énergétique des arts de taiji, à l’art du lavis dans la peinture. J’aime bien cette comparaison parce qu’elle rend compte de la dimension à la fois artistique et martiale des arts de taiji. Ce sont les zones vides de l’œuvre ou la légèreté des traits qui suggèrent l’invisible.  
De même la dernière des treize potentialités martiales, ding, est au taijiquan ce que l’absence d’encre sur la feuille est à l’art du lavis : un noyau vide qui ouvre la porte à une action décisive.  

Pour atteindre à l’appréhension et à l’utilisation du vide et de l’équilibre, à force de répétitions variées, la technique, les règles, les principes, et la martialité vont se dissoudre dans la trame de l’enchaînement.

Accepter de s’astreindre à cette discipline de la patience fait prendre la mesure du temps, puis celle de l’effort, mais surtout celle de la vanité de cet effort, et plus encore, celle de la dissolution dans la répétition des cycles de nos vies. Le moyen pédagogique  devient un chemin d’accomplissement spirituel.