L’apport de la formation diplômante fédérale d’enseignant : un témoignage

Il y a 5 ans, avec François Besson nous avons passé en urgence un diplôme fédéral d’enseignant, au titre de notre pratique du taijiquan de style Yangjia Michuan de Me Wang Yen-Nien. Il a fallu d’abord passer un examen pour obtenir une attestation technique (ATT) qui évalue le niveau technique. La réussite de cette ATT permet de suivre une formation théorique et pédagogique. Enfin, un examen théorique et pratique, ainsi qu’un mémoire valident les savoirs sur le fonctionnement associatif, la physiologie occidentale et chinoise, et enfin la capacité à concevoir et animer un cours.
La formation rappelle les règles du droit associatif. C’est étonnant, mais certains ne semblent pas connaitre le droit associatif, alors même qu’ils vont enseigner ou enseignent déjà dans ce cadre.

La fédération fixe un niveau technique minimal pour enseigner
Le niveau actuellement requis est celui du 2ème duan fédéral, c’est-à-dire pouvoir reprendre le 1er et le 2ème duan de la très longue forme du Yangjia Michuan à partir de n’importe quel geste, montrer les applications martiales de tous les gestes de la forme excepté le 3ème duan de notre forme, faire du tuishou à pas fixe à une et 2 mains en y plaçant les 8 potentiels (les «portes») et en les neutralisant.
Au moment où les circonstances m’ont poussée à enseigner, je n’avais pas ce bagage. Ce sont pourtant des exigences raisonnables, et malheureusement parfois des personnes enseignent sans ce bagage, même quand les conditions ne les y contraignent pas. S’il a été nécessaire par le passé que les personnes enseignent très tôt pour introduire et diffuser le taijiquan, la situation a changé. A enseigner actuellement trop tôt, le risque est un enseignement dont la qualité diminue de génération en génération, et un appauvrissement progressif de la pratique transmise. Nous les enseignants avons une responsabilité primordiale dans la transmission correcte de ce que nous avons reçu reçu et même de ce nous n’avons pas reçu mais qui constitue le taijiquan.

Le niveau technique requis couvre tous les domaines du taijiquan
Le programme fédéral m’a obligée à compléter ma formation et à cesser de choisir dans le taijiquan seulement ce qui me plait. J’ai été forcée de voir le taijiquan comme en tout, enfin !
Ça n’a pas été facile parce que j’étais à l’aise avec les applications martiales comme une poule avec un couteau, mais avec le temps et la patience de mes partenaires et enseignants, ça va mieux. J’en vois aujourd’hui tout l’intérêt et je dois remercier la FAEMC de m’avoir sortie de mon confort pour m’obliger à pratiquer tout le taijiquan, et pas juste la partie qui me satisfaisait.
Par exemple, le fait de travailler les applications martiales a changé la pédagogie au sein de l’association des Compagnons du Taijiquan. Désormais, nous présentons les gestes en commençant par l’application martiale et la faisant travailler par les élèves. Le but n’est pas martial, mais de donner du sens au geste et de faciliter sa mémorisation.
D’ailleurs quand les élèves ont du mal avec un geste, leur premier réflexe est de demander : «Tu peux remontrer à quoi ça sert ?». De plus, les élèves y apprennent inconsciemment à s’enraciner, se centrer et à agir avec unité. Ces aspects difficiles à assimiler avec un travail de la forme (mains nues et armes), se développent assez spontanément lors du travail à deux (tuishou et applications). Enfin, j’ai l’impression que cela contribue aussi à maintenir leur motivation. Rater une séance ne les empêchera pas de suivre, mais s’ils ont raté le travail de l’application martiale, le sens de ce geste sera plus flou. Généralement, ils n’aiment pas ce flou et évitent donc de «sauter» des séances. Le travail à deux est aussi le moment ludique de la séance, qui offre une respiration par rapport au travail de la forme qui exige beaucoup d’attention et de concentration. Tout en travaillant intensément, on y rit beaucoup, ce qui amène de la légèreté.

La formation fait prendre du recul sur la pédagogie
Par le simple fait d’être en formation d’enseignant, viennent des questions fondamentales, comme : pourquoi enseigner ? pour qui ? Qu’est-ce que je veux vraiment faire passer ? Qu’est-ce que c’est vraiment que le taijiquan ? Qu’est-ce qui est important dans la pratique et qu’est-ce qui est secondaire ? Comment organiser les cours pour enseigner tous les aspects du taijiquan ? Qu’est-ce que tel potentiel (peng, lu, an, ji, çai, lié, zhou, kao) ? etc… Cela permet d’éclaircir sa position et ses choix, et de pouvoir les expliquer aux autres.  
Par exemple, le fait que l’examen pédagogique puisse porter sur l’enseignement d’un potentiel m’a conduite à approfondir cette notion, mais aussi à voir les différences de conception entre notre style et d’autres. Ainsi, mon enseignement est devenu plus explicite sur les potentiels, même s’il reste des zones obscures. Dans le même élan, cela a conduit l’ensemble des enseignants de l’association, à se concentrer sur les principes. Lionel Descamps les a regroupés pour qu’ils soient plus facilement transmissibles aux élèves. Un enseignement centré sur les principes évite que les élèves ne se focalisent exclusivement sur l’apprentissage des gestes, car ils ont désormais d’autres repères de progression que le nombre de gestes connus.

ahg_musclesAutre exemple, la formation fédérale en biomécanique basée sur «l’analyse fonctionnelle du corps dans le mouvement», dispensée par le danseur Mohamed Ahamada, m’a donné envie d’approfondir cet aspect pour aller vers le geste juste en utilisant les muscles les plus adaptés pour ce mouvement. A cette époque, j’avais des tendinites chroniques sur le côté externe de la jambe et du bras, et souvent mal aux genoux. Je me voyais mal affirmer aux élèves que le taijiquan est bon pour la santé, puisque je n’avais aucun de ces problèmes avant de pratiquer et qu’ils régressaient tous durant les périodes où je cessais de pratiquer. La façon dont je pratiquais le taijiquan était clairement mauvaise pour ma santé. Il aurait été irresponsable de l’enseigner. La cohérence entre les paroles et les actes est pour moi primordiale, et j’ai donc décidé d’affronter le problème. Je me suis dit que je n’allais pas réinventer la roue, et que bien d’autres devaient être confrontés à ces problèmes, notamment les sportifs. J’ai trouvé des solutions chez une rééducatrice d’athlètes de haut niveau, Johanne Elphinston. Elle propose de nombreux exercices pour cesser d’utiliser des muscles compensateurs à la place de ceux qui seraient les plus performants. Le but est d’éviter la récidive des blessures et améliorer le geste, et donc la performance dans le cas des sportifs. Cette approche a été très fructueuse pour moi, non seulement pour faire disparaitre tout problème dans les jambes, mais aussi pour pratiquer avec un corps beaucoup plus stable et unifié. Naturellement, j’utilise aujourd’hui certains de ses exercices pour apprendre aux élèves à utiliser les muscles les plus appropriés, et faire ainsi de la prévention. Dans ce cas, l’apport fédéral a été de susciter un élan, une ouverture vers des ressources extérieures à notre discipline, de lever une autocensure.
ahg_qiu_balleEnfin, le fait de devoir écrire un mémoire est une occasion de préciser sa pensée. Dans mon cas, j’en ai profité pour explorer les intérêts de la pratique de la balle (en bois) de taiji dans l’enseignement du tuishou, un ancien outil pédagogique oublié, facilement adaptable à notre style.

Le temps de formation est un moment d’échange avec des pratiquants d’autres styles
ahg_yang-originelLe soir, après les cours, nous pratiquions librement tous ensemble. Il y a eu des échanges très riches avec des pratiquants d’autres styles Yang (écoles Toum, Yang Originel). Par contraste, cela fait poser beaucoup de questions sur les particularités de notre style. Pourquoi ne sommes-nous pas aussi toniques qu’eux dans les bras ? Pourquoi une position de corps si haute ? et une telle obsession pour le bassin ? et pas par le peng défensif en tuishou? Pourquoi d’autres ont les coudes très hauts et nous très bas ? Pourquoi pousser à partir de la jambe arrière quand le transfert de poids arrière-avant et les coudes hauts donnent une telle force ? Pourquoi Maitre Wang Yen-Nien dit-il qu’il est inutile de travailler l’expression de l’énergie quand d’autres styles en font le centre de leur pratique ? etc…

Chaque style a sa cohérence propre, et est basé sur un choix fondamental dont tout le reste découle.
ahg_jambe_bisIl me semble que nous avons choisi la mobilité dans l’absorption-neutralisation et la vitesse dans l’expression, au détriment de la structure et de la puissance cultivés dans les autres écoles Yang. Nous devons être moins toniques que les styles Yang classiques car avoir une forte structure du haut du corps ralentit l’expression en fouet élastique. Mais sans le peng tonique des autres styles Yang, le partenaire va souvent «rentrer» et nous toucher au corps. C’est inadmissible dans les autres écoles Yang, car ils ne peuvent pas déformer le corps sans perdre cette structure formidable qui est la base de leur tuishou. Pour absorber et neutraliser,  les autres styles Yang misent sur une forte structure du haut du corps, alors que nous comptons sur la mobilité de notre bassin. Avec une structure élastique du corps, nous pouvons (et devons) déformer et bouger tout le corps avec un bassin très mobile, en renonçant à l’occasion à la verticalité (ce qui est une hérésie dans d’autres styles). Et la jambe arrière ? C’est l’absorption suivie d’une expression la plus rapide qui soit, mais cela donne des poussées courtes. Il est difficile avec cela de déstabiliser un partenaire enraciné. Il faudra donc développer un tuishou basé avant tout sur l’écoute, et non sur l’expression et l’enracinement. Les coudes bas? C’est de la prudence, un coude est si vite attrapé… De plus, nous n’avons pas besoin de la position avec les coudes levés, car nous effectuons une poussée basée sur l’élasticité de la jambe arrière et non la structure de tout le haut du corps qui se transfère d’un appui à l’autre. Nous n’insistons pas sur l’expression, mais sur une neutralisation efficace qui permet ensuite de déstabiliser le partenaire avec presque rien.  

Physiologie Yangjia Michuan
Caractéristiques du style Yangjia Michuan TaijiQuan, par comparaison avec d’autres styles Yang
Chaque style fait des choix différents, ce qui a des conséquences importantes sur la façon dont les pratiquants envisagent la pratique du taijiquan et le travail à deux. Cela ne veut pas dire qu’un style est meilleur ou plus efficace qu’un autre. Chacun choisit ce qui lui semble le plus important. En insistant sur un aspect, on se prive forcément d’en développer un autre (pour nous, la structuration du haut du corps). Ces rencontres lors de la formation fédérale donnent envie de mieux connaitre d’autres styles et de découvrir d’autres options possibles.

En résumé
Je dirais que si au départ j’envisageais le fait de devoir obtenir un diplôme fédéral comme une contrainte, cela a été un formidable catalyseur de changement. J’ai progressé techniquement avant et après la formation, ma pédagogie a changé et j’ai approfondi ma réflexion sur les principes du taijiquan et les fondements de notre style.

Je voudrais remercier tous ceux qui ont rendu cela possible. J’ai une pensée particulière pour les formateurs fédéraux et les enseignants de notre style qui donnent de leur temps et de leur énergie pour animer la vie de la Fédération, et faire qu’il existe un regroupement de tous ceux qui partagent les valeurs du taijiquan, par-delà la diversité des styles et des approches.

J’aimerai beaucoup avoir vos retours pour approfondir ma réflexion, alors n’hésitez pas à m’écrire à alix.helme-guizonATnumericable.fr

En savoir plus :
–  sur l’intérêt de la biomécanique pour la pratique du taijiquan
–  sur la balle de TaijiQuan comme outil pour le tuishou à pas fixes et mobiles