Le geste imparable – Conscience de l’activité et activité de la conscience

Grue_Gao_Weng_Taiwan_museumpar Cyrille J-D Javary, avec l’aide d’Henri Tsiang

Le « geste imparable », c’est celui du héron saisissant sa proie au moment où elle apparaît sous la surface de l’eau, c’est aussi celui du pratiquant de qi gong ou de taiji quan, lorsqu’il atteint la pleine intégration de son activité.
Mais c’est quoi l’« activité », lorsqu’on pratique le qi gong ou le taiji quan ?

Jean-François Billeter, à partir du maître taoïste Zhuang Zi (Tchouang Tseu), explique que c’est le nom que l’on peut donner à cette solidarité entre corps et conscience qui produit un agir fluide et efficace.
 
Pourquoi parle-t-on des arts « physiques » chinois ?
En quoi diffèrent-ils des pratiques physiques occidentales, voire indiennes ? Du simple fait que les arts physiques chinois ne sont pas des disciplines physiques, mais l’application au domaine physique d’une perception globale de la vitalité, qui repose sur la permanence du changement.

Ce n’est pas pour rien que le mode de penser chinois se fonde sur le « Yi Jing », le « Classique des Changements», berceau de la conception du yin-yang. Or si cet ouvrage est bien perçu comme un manuel d’aide à la prise de décision, c’est bien parce qu’il nous aide à percevoir les situations dans lesquelles nous nous trouvons, non seulement dans leurs contradictions internes, mais surtout dans la manière dont elles sont susceptibles d’évoluer.
Le Livre des Changements nous amène à changer de perspective sur notre propre implication.
C’est en cela qu’il est un instrument de développement personnel, comparable aux arts physiques chinois. Comme eux, plus on le pratique, mieux on le connaît.
Alors apparaît, à l’intérieur de nous-même, un changement. Et graduellement, plus on entre dans le Yi Jing, moins on l’utilise, car, petit à petit, on incorpore la dynamique qu’il enseigne.
« Incorporer », le mot est lâché.
Incorporer, c’est entrer en son corps, rendre spontané ce qui a été appris. N’est-ce pas là l’objectif des arts physiques chinois ? Tout comme celui de la calligraphie ?

zhuangziPour pénétrer plus avant dans cette conception singulière du mouvement et du changement propre à l’esprit chinois, glissons-nous sous la lanterne de Zhuang Zi que Jean-François Billeter allume pour nous dans son ouvrage sobrement intitulé : « Un paradigme ».  

Il commence par faire remarquer que la philosophie occidentale s’est principalement intéressée au fonctionnement de la pensée, à l’intelligence de l’esprit, alors que Zhuangzi, lui, a porté sa réflexion sur un tout autre domaine : l’intelligence du corps.
Or cette intelligence du corps se manifeste autant  dans la maîtrise du mouvement que dans la perception qui découle de cette maîtrise.
La maîtrise du mouvement demande à ce qu’on en ait une perception.
Cette perception n’est ni inerte, ni stable. Elle évolue au fur et à mesure de la pratique, à la fois au cours de la séance et aussi de séance en séance, pour atteindre à de nouvelles dimensions de perception.
Il y a co-évolution entre la maîtrise du mouvement et la perception de ce que cette maîtrise déclenche.

Pour parvenir à cet accord entre réflexe et réflexion, Zhuang Zi pose une distinction essentielle : la différence entre le mouvement et le geste.  
Les mouvements sont réflexes, ils sont dictés par la nature (par exemple, pour éviter une chute) ; les gestes sont intentionnels, conscients et aussi culturels c’est-à-dire appris.
Les deux niveaux se rejoignent dans la pensée chinoise en une boucle dialectique : Le geste, lorsqu’il est suffisamment appris, retrouve le naturel de la spontanéité. Il permet alors à la conscience de se mettre en position « méta ».

L’ajustement des postures est, énergétiquement parlant, coûteux. Il faut à la fois : se remémorer la suite des positions, contrôler sa respiration, être détendu, tout en restant attentif aux sollicitations du corps, et tout cela sans se laisser distraire par les bruits du monde extérieur qui eux aussi pénètrent dans la salle.
Passer du mouvement au geste, c’est passer de la gymnastique à l’énergétique,

Le premier bénéfice de ce passage est, dit-on, une économie d’énergie.
En fait il faudrait mieux dire : une économie d’efforts, au sens strictement musculaire du terme.
Il n’échappe à personne que l’attention portée à ce notre corps est en train de faire, est génératrice d’une dépense d’énergie. Dépense qui est augmentée par le surcroît d’activité mentale due à cette concentration sur le déroulé du mouvement.    
 
Avec la répétition, il se produit un perfectionnement graduel qui petit à petit fait baisser le niveau d’anxiété, amenant avec lui une plus grande fluidité dans l’exécution des mouvements.

Qu’est-ce qu’un geste fluide ?  
Un geste est fluide lorsqu’il n’est pas empêché.
Lorsque le mouvement en est au stade de l’apprentissage, le travail doit porter sur l’élimination des multiples tensions musculaires inutiles afin de parvenir à un relâchement musculaire général.
Là s’inscrit la grande différence entre les arts physiques chinois et la gymnastique.
Ce relâchement musculaire est essentiel par ce qu’il favorise la circulation énergétique, trop souvent bloquée par les compressions provoquées par les tensions, musculaires ou nerveuses, au niveau de la circulation du sang et du qi.
 
Seulement se relâcher musculairement est contradictoire ; cela nécessite une attention à la fois constante et flottante de tous les muscles et pouvant même aller jusqu’aux organes internes.
C’est le contraire du « lâcher prise ».
Ce relâchement physique affine l’expérience corporelle dont les effets sont encore plus déterminants.

L’expérience corporelle, c’est à la fois celle que l’on reçoit de son destin, et celle que l’on acquiert au cours de sa vie.
Les danseurs, les sportifs, les experts en arts martiaux, tous ceux qui déplacent leurs corps à l’issue d’un apprentissage rigoureux,se sont créé des habitudes corporelles. Les habitudes gestuelles existent, bien entendu, chez chacun, qu’il pratique ou non un art physique particulier. Il s’agit des façons de marcher, de se tenir debout ou de s’asseoir, qui sont aussi conditionnées par la culture d’où l’on provient.
Aussi, lors de l’apprentissage d’un mouvement chinois, chacun d’entre nous se trouve confronté, inconsciemment à une information extérieure à son vécu antérieur. Confrontation qui peut aller jusqu’à un véritable conflit que chacun résout en fonction de son expérience gestuelle personnelle. Certains vont tenter d’aménager la difficulté en trichant, introduisant dans l’information extérieure, une gestuelle étrangère, mais qui leur est propre.

Les mécanismes neuronaux qui gouvernent les conflits entre l’information extérieure et l’expérience personnelle sont les mêmes que ceux qui aménagent notre jugement, ou notre capacité à accepter ou non des informations culturelles, affectives, politiques, et à les interpréter ou à porter un jugement sur elles.
La mémorisation des mouvements est un autre composant important de l’apprentissage.
Or la mémoire est un système complexe qui fonctionne dans l’instantané (ce qui s’oublie quelques minutes plus tard), le temporaire (ce qui se prolonge de quelques heures ou quelques jours) et dans la durée (qui permet de reproduire un exercice totalement intégré dans son corps).
Seulement la restitution d’un geste requiert des mécanismes neuronaux complexes
faisant travailler différents groupes de neurones pour engraver la séquence et la coordination des mouvements.
Lorsque le mouvement ou la séquence de mouvements est quasiment « incorporée »,
l’économie d’énergie devient quasi totale, on n’exécute plus le mouvement, on se laisse porter par lui, le mouvement est devenu un geste.  

Une aérienne démonstration de ce phénomène fut le résultat d’une expérience consistant à installer des capteurs électroniques à émission immédiate sur des rapaces.
On s’est aperçu alors que leur rythme cardiaque, qui est directement corrélé avec l’effort musculaire fournit par le battement de leurs ailes, est d’un niveau maximal au moment du décollage, et puis qu’ensuite, une fois en l’air, lorsqu’ils se laissent porter par les courants ascendants, il devenait très faible.
Les anciens Chinois n’avaient pas de capteurs électroniques. D’où donc tiraient-ils leur précision dans l’analyse de la gestion énergétique du mouvement, que les oiseaux, messagers du ciel, accomplissent naturellement ? Non pas, comme on l’entend souvent dire, grâce à leur fine observation de la nature, une qualité commune à toute les cultures anciennes.
Plutôt au fait qu’ils ont été attentifs à ces nombreux capteurs dont sont pourvus tous les humains, mais dont nous ne soupçonnons pas l’existence tant que notre attention ne s’y est pas dirigée.   

Mais à celui qui proclame :
«  j’ai désormais ce mouvement en moi ; je peux le produire à tout moment, quand je le voudrai » Jean-François Billeter renvoie cette interrogation aigüe :
« dans cette phrase, qui est je ? »
et sa réponse claque comme un drapeau au vent : ce « je », c’est le corps !

Le mouvement est extérieur à la conscience. Quand on fait quelques dizaines de pompes, on renforce certainement sa musculature, mais à quoi l’esprit peut-il être occupé, sinon au seul fait de les compter ?
Le mouvement gymnique évacue la conscience ; le geste chinois l’épouse.   

Et c’est là que Jean-François Billeter ouvre une porte de sortie entre la classique et stérile séparation entre corps et esprit, proposant de considérer notre corps comme : ce qui fait surgir dans la conscience la perception du flux vital.
Pour saisir ce qu’il veut dire par là, il suffit de se rappeler ce qui nous arrive lorsque nous cherchons un mot qui nous manque. Plus on y pense, plus il s’éloigne. Proust l’avait bien remarqué.
Et puis dès que l’attention se desserre de la question, dès que l’attention « s’absente », alors, le mot « surgit ».     

Billeter propose alors une définition de la conscience bien différente de celle que la philosophie occidentale propose depuis toujours. Il appelle « conscience » cette part de notre activité qui se perçoit elle-même. Part variable et intermittente, et qui dans le sommeil, disparaît tout à fait.
L’idée commune qui veut que l’action se divise entre d’abord une intention, d’ordre mental,
et ensuite une exécution, d’ordre physique, est à son avis une dualité stérile. Intention et exécution ne sont jamais dissociées.
L’intention est exécution à sa source ; l’exécution est prolongement de l’intention initiale.
L’intention n’est donc pas seulement une cause qui précède le geste, elle est ce qui l’accompagne jusqu’à la fin.

Conscient de ce que cette perspective peut avoir de déroutant, Billeter propose à son lecteur de lâcher le livre et de passer à l’acte. Par exemple en réalisant un mouvement simple : verser de l’eau dans un verre. Il suggère ensuite de mimer ce geste ; puis de simplement de l’esquisser en l’air ; puis ensuite de réduire cette esquisse jusqu’à ce que le geste soit complètement intériorisé.
Que ce passe-t-il alors ?
Devenu invisible du dehors, le geste est pourtant resté parfaitement perceptible du dedans.
Peut-on dire alors qu’il est imaginé ?
Oui, mais à condition de préciser qu’on l’imagine parce qu’on l’exécute intérieurement.

Je connais le geste dans la mesure où je l’ai incorporé.
Je le comprends quand je le vois faire par d’autres parce que, au lieu de le regarder, je l’imagine, c’est-à-dire que je l’exécute en moi-même.
Ce que nous percevons au moment de l’exécution du geste, par exemple lorsque nous regardons une démonstration, nous pouvons aussi le ressentir en pensant au geste, puisque y penser c’est l’ébaucher en soi-même.

J’ai un ami qui, après un accident ne pouvait pas bouger de son lit. Chaque jour il exécutait mentalement la forme du taij quan. Les médecins ont été éberlués de voir à quel point la régénération de ses tissus se faisait aussi vite.
 
Le poète Henri Michaux a raconté son voyage en Chine à la fin des années 30. À l’époque le qi gong n’existait pas, en tous cas pas aux yeux d’un étranger, mais les poètes savent voir, même ce qu’on ne leur montre pas. Et à l’occasion d’un paragraphe sur le théâtre chinois, il nous montre à quel point cet art du geste imaginé, tel que l’évoque Jean-François Billeter, est profondément culturel pour les Chinois. 
« Quand on voit (l’acteur) verser, avec le plus grand soin, d’un broc inexistant, de l’eau inexistante, et s’en frotter la figure et tordre le linge inexistant comme il se doit faire, l’existence de cette eau, non apparue, et pourtant évidente, devient en quelque sorte hallucinatoire et si l’acteur laisse tomber le broc (inexistant) et qu’on est au premier rang, on se sent éclaboussé avec lui.
Il y a des pièces d’un mouvement terrible, où l’on gravit des murs inexistants, en s’aidant d’échelles inexistantes, pour voler des coffres inexistants.
Il y a souvent dans les pièces comiques, des vingt minutes et plus de mimique, presque ininterrompues. La mimique, le langage amoureux est quelque chose d’exquis, (…) on peut y représenter tout sans que cela soit choquant. J’ai vu, par exemple, un prince qui voyageait incognito, demander à une fille d’auberge par gestes de coucher avec elle. Elle répondait, dans le même genre par un tas d’impossibilités. Les propositions de coucheries paraissent toujours difficilement séparables d’une certaine sensualité. Or c’est curieux, il n’y en avait pas. Mais pas l’ombre, et cela dura bien un grand quart d’heure. C’était une obsession chez ce petit jeune homme. Toute la salle était amusée. Mais jamais cette obsession n’était gênante. Elle n’était pas en chair, mais à l’état de tracé ».
 
Lorsque le mouvement du corps, comme celui du pinceau sur le papier, comme celui des doigts sur  un instrument de musique, se fait de lui-même, alors on peut dire qu’il est vraiment devenu un geste.
La part consciente de l’activité, qui jusqu’alors se concentrait sur le contrôle de l’exécution du mouvement, se retrouve alors libérée. Elle commence à s’en distancier,  au fur et à mesure, et de plus en plus, allant jusqu’à se mettre en « vacance » c’est-à-dire au sens propre : errer à loisir.

Libérant la conscience de ses tâches habituelles, le mouvement devenu geste, donne à la conscience le plaisir de se faire spectatrice de ce qui vagabonde à l’intérieur du corps.
C’est précisément le terme employé par Zhuang zi : 游 yóu, que l’on trouve toujours aujourd’hui dans des expressions comme 旅游 lǚ yóu, originellement : «voyager au gré des circonstances» aujourd’hui : faire du tourisme, ou comme 游泳 yóu yǒng, « nager », c’est-à-dire faire confiance aux courants porteurs de l’eau.

Nous connaissons tous cela, ces mouvements quotidiens, tellement intégrés que nous les accomplissons parfaitement sans y réfléchir le moins du monde. Les femmes agrafant leurs soutiens-gorge, les hommes nouant leurs lacets, les enfants pédalant sur leurs bicyclettes.
Lorsque la conscience se met à « errer à loisir », le mouvement passe du mode « manuel » au mode «  automatique », comme dans la conduite automobile, dont la maîtrise permet, tout en restant vigilant, de se mettre à « penser à autre chose ».

Dans notre cerveau, les neurones qui gèrent l’apprentissage et ceux qui gèrent l’automatisme ne sont pas les mêmes. Il y a transfert de responsabilité.
Afin de conserver une conscience soutenue, il faut maintenir un haut niveau de conscience.
La maîtrise de paramètres corporels de plus en plus nombreux et de plus en plus minutieux permet d’atteindre une plénitude du geste qui permet une véritable intériorisation, un « état de conscience intégrée » de son propre corps.
La maîtrise du mouvement permet, tout en l’exécutant, de s’en détacher intérieurement
et donc d’observer du dedans sa propre activité.

Libérée de l’attention portée à l’exécution du mouvement, la conscience est alors à même de pouvoir ressentir la trace du cheminement de l’énergie.
L’appris se métamorphose alors en naturel, l’acquis se transforme en inné.

Rendre naturel ce qui, d’abord, a été artificiel, voilà une propriété unique du corps.
Voilà la transformation que magnifie la pratique. La prise calligraphique du pinceau chinois qui tord le poignet pour lui donner toute liberté dans toutes les directions en est un criant exemple
Jean-François Billeter propose alors l’idée de « corps en activité », ou plutôt de « corps comme activité », lorsque l’activité devient momentanément sensible à elle-même, c’est-à-dire consciente de l’énergie qui circule dans notre corps.

L’intégration du mouvement qui créé le geste produit aussi un sentiment ludique : la conscience spectatrice assiste, émerveillée et muette, à l’activité du corps. Le mien, et aussi celui des autres.
Je vois le geste exécuté par d’autres, qui me devient réellement intelligible lorsque je le produis moi-même.
Il y a un saut qualitatif entre l’activité développée lorsqu’on cherche à comprendre
et celle qui s’instaure lorsqu’on a compris.
Le mouvement devenu un geste, ouvre un autre régime de conscience.

Le perfectionnement de la pratique devient alors le perfectionnement du pratiquant !

Cyrille Javary
avec l’aide d’Henri Tsiang

2015