Le stroboscope immobile

L’idéogramme « taichi chuan » est parfois traduit comme la « boxe du grand retournement ». Cyrille J.-D. Javary nous fait l’amitié de partager sa lecture du Taiji tu, tel qu’il l’expose dans son livre « Yin-Yang, la dynamique du monde ».

La construction du dessin du grand retournement est simple : on n’a besoin que d’un compas, ou même simplement d’un crayon, d’une ficelle et une épingle. On commence par tracer un cercle dont on mesure le rayon pour en définir le point médian. De ce point on construit un cercle tangent au cercle d’origine et passant par son centre. On répète l’opération sur le rayon diamétralement opposé. Il ne reste plus qu’à effacer les deux demi-cercles, à droite et à gauche, à noircir une des deux zones ainsi créées et à placer un point blanc dans celle-ci, un point noir dans l’autre.

yin-yang constructionLa simplicité de cette construction et l’élégance de son résultat expliquent pourquoi ce motif se retrouve assez répandu hors de Chine, entre autres dans des mosaïques romaines (musée de Sousse, Tunisie), dans des oculi de cathédrales gothiques, dans des lettrines médiévales et dans la composition de certains tableaux classiques.
Géométriquement ce dessin possède une intéressante propriété : le périmètre de chacune de ses parties est égal au périmètre de la figure d’ensemble ! Comment est-ce possible ? Tout simplement en appliquant l’équation qui avait causé tant de cauchemars aux philosophes grecs découvrant un nombre innombrable : p = 2 π r. Le périmètre de chacun des deux petits cercles intérieurs tracés pour construire la figure est bien égal à 2 π r/2, auquel il faut ajouter pour chacun la moitié du cercle de la figure d’ensemble, ce qui fait bien en tout : 2 π r.

Le dessin du grand retournement contient d’autres subtilités, par exemple la signification des deux points, blanc au cœur de la zone noire, et noir au centre de la zone blanche. N’y voir qu’une goutte de Yin dans Yang, et réciproquement, pour en déduire que rien n’est jamais tout à fait blanc ou tout à fait noir est une explication superficielle, statique et gravement réductrice car elle entérine la séparation entre les deux constituants. L’idée exprimée par la présence de ces deux points est qu’au cœur de chaque moment d’une structure évolutive, il y a toujours quelque part l’existence non de son contraire, mais plutôt de son futur. Surtout, ces deux points ne sont pas placés n’importe où mais, géométriquement, juste à l’endroit correspondant à la zone maximale d’extension de chaque couleur. Ils sont donc les messagers graphiques du tempo Yin-Yang : ce qui parvient à son maximum se transforme en son envers. Voilà une perspective nettement plus proche de l’esprit chinois que ce qu’on entend habituellement sur ces deux gouttes. Divagation ? Point du tout. Pour vérifier la vectorisation de cette épure, il suffit de les retirer. Qu’observe-t-on alors ?

Yin Yang sans pointsLa figure cesse brusquement d’être fluide, elle se grippe, le mouvement qu’elle donnait à voir se bloque. Apparaît alors que ces deux points ne sont pas des gouttes mais des graines, des germes appelés à grandir au cours du déroulement des situations, pour finalement parvenir à en retourner l’organisation spatiale. Le grossissement progressif du point noir dans la zone blanche et du point blanc dans la zone noire aboutit à provoquer une recomposition inversée de la structure d’ensemble, qui à son tour va entamer son mouvement de transformation, comme le montre si bien l’illustration créée par le polytechnicien Jean Marollaux. Ce magnifique déroulé nous rend parfaitement perceptible le tempo rythmique de l’alternance Yin-Yang, il donne à voir la carence du grand retournement.

Yin-Yang grand retournement

Le Taiji tu n’est pas un dessin abstrait, c’est un dessin animé. Il fonctionne à la manière d’un stroboscope ralentissant au maximum les phases successives du grand retournement, poussant à l’extrême cette singularité chinoise qui ne pouvait naître que de l’idéographie et de la calligraphie au pinceau et dont nous avons eu un aperçu avec le détail du tracé du chiffre 1 : la représentation immobile du mouvement.

Cette succession de schémas, que les Chinois n’ont pas besoin de représenter pour les voir, nous montre bien le tempo Yin-Yang. Durant la phase de grossissement des points noir et blanc chacun dans leur zone, ce changement n’affecte pas l’organisation d’ensemble de la figure : la partie blanche continue de monter, la partie noire de descendre, comme le regard lorsqu’il suit la pente dut toit du bord vers la poutre faîtière ; le mouvement se développe sans discontinuité, c’est le moment de lente préparation qui va atteindre un stade situé juste avant la culmination. Alors un accroissement infime suffit pour que bascule l’organisation d’ensemble de la figure, on a atteint l’arête du toit, c’est le grand retournement. Le mouvement qui jusque-là montait à partir de maintenant commence à redescendre, c’est le rythme même du vivant, celui du retournement de la sève des arbres, du haut vers le bas au moment de la fête de la « pleine lune d’automne » (中秋節 zhòng qiū jié), du bas vers le haut au moment de la fête du printemps.

Bien des peuples ont eux aussi remarqué que chaque changement d’importance était le résultat d’une poussée de longue durée suivie d’un incident, parfois mineur, qui produisait le basculement. Les historiens distinguent dans les grands faits historiques, les causes profondes et les causes superficielles. Par exemple, l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand, héritier de l’empire d’Autriche, par Gavrilo Princip à Sarajevo le 28 juin 1914 a déclenché la Première Guerre mondiale, mais c’est la rivalité industrielle et coloniale entre les nations européennes depuis la constitution de l’Allemagne quarante ans plus tôt qui en est la cause profonde. Le français a une expression pour évoquer cette rythmique : « C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase », le japonais un poème : « Un flocon ne pèse rien ; celui-ci a fait tomber la neige accumulée sur la feuille. »

le Taiji tu, animé par Alain Dumas

Yin-Yang par Cyrille JavaryExtrait du livre « Yin-Yang, la dynamique du monde », de Cyrille J.-D. Javary (Ed. Albin Michel)
Publié avec l’aimable autorisation de l’auteur.

 

 

 

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