Le style Wu-Hao du taichi chuan

Quand Tung Ying-Chieh (ou Dong Yingjie) était adolescent et vivait dans la province de Hebei près de Pékin, il s’intéressait beaucoup aux arts martiaux et en étudia un certain nombre bien que sa compétence n’y fut pas réellement grande.
Il eut un jour l’opportunité d’étudier avec Li Hsiang-Yuan, qui avait atteint un très haut degré dans son art et était très respecté, bien que peu célèbre car il préférait mener une vie tranquille.

Taichi chuan style Wu-Hao

Tung Hu-Ling dans une posture du Kai He

Tung Ying-Chieh, le grand-père de Tung Kai-Ying, vécut et étudia avec Li un taichi chuan de style dur. Ainsi se créèrent entre eux de solides liens d’amitié.
Après avoir instruit son élève pendant plus de deux ans, Li lui suggéra de retourner chez lui, de pratiquer seul, et de revenir le voir de temps à autre.

Tung Ying-Chieh, qui devint par la suite un des plus grands professeurs de taichi chuan du 20ème siècle, avait eu la chance d’avoir appris avec lui, car Li Hsiang-Yuan vint quelques années plus tard l’aider, alors que Tung avait déjà déjà étudié avec le fameux Yang Cheng-Fu dont il était devenu le principal assistant.
Tung Ying-Chieh en effet, après avoir été l’élève de Li Hsiang-Yuan, avait entendu parler de l’enseignement de Yang Chen-Fu à Pékin et s’y était rendu pour étudier avec lui. Ainsi avait commencé une relation de 17 ans avec Yang, remarquable en ce sens qu’elle établit le style Yang tel qu’il a été pratiqué longtemps en Chine.
Tung Ying-Chieh, par la suite, accompagna Yang dans tous ses voyages d’enseignement dans d’autres villes telles que Shanghai et Canton dans les années 1920.

Donc, à cette époque, alors qu’il séjournait à Shuzhou, à environ 50 minutes à l’Ouest de
Shanghai, son vieux professeur Li Hsiang-Yuan, lui rendit visite. Tung Ying-Chieh en fut très honoré.
Li savait qu’il aimait étudier, et lui dit qu’il était heureux de voir qu’il avait appris d’un autre professeur tel que Cheng-Fu. Mais il dit aussi à Tung que son kung-fu n’était pas encore assez bon, bien qu’il eût travaillé avec Yang de nombreuses années.
Li Hsiang-Yuan l’avertit qu’en Chine du Sud, de nombreux artistes martiaux pourraient le défier et que s’il perdait, ce ne serait pas bon pour son nom, ni pour lui-même, Li, qui pourrait y perdre la face.
Il ajouta que là étaient les raisons pour lesquelles il était venu spécialement enseigner à
Tung comment développer et utiliser le jing, la force intérieure, dans son art martial.
Il lui enseigna une façon spéciale d’utiliser le jing par la pratique du style Hao ou Wucf note 2, en amenant dynamiquement le jing aux paumes et aux doigts.

Tung continua à assister Yang Cheng-Fu, voyageant par la suite à Canton et plus tard pour son propre compte à Hong-Kong où il enseigna de nombreuses années.

Le style de Li s’appelle le style Wu, ou style Hao et parfois le style « dur« . Ce qui le caractérisecf note1, c’est sa compacité  et son utilisation du jing ou force interne, et il est dérivé de deux formes de base du style Chen.

Wu Yu-Xiang

Wu Yu-Xiang

Ce style Wu3 武 avait été créé par Wu Yu-Xiang (1812-1880) du comté de Yongnien cf note 3, sur les bases de l’ancienne forme de la famille Chen, forme qu’il avait apprise de Yang Lu-Chan ; et aussi sur les bases de la nouvelle forme de Chen Qin-Ping. Il était passé de Li Yi-Yu (1832-1892) à Hao Wei-Zheng (1849-1920) qui avait donc été le professeur de Li.
Le style Sun est proche de ce style Wu, puisque Sun Lu-Tang lui aussi étudia avec Hao.
Il ne faut pas le confondre avec le style Wu plus connu (Wu2 吳), qui a été popularisé par Wu Jian-Chuan.

De nos jours, on voit rarement le style Wu-Hao, et il est tout aussi rarement enseigné, plus rarement encore à la façon dont Li l’enseignait3. Mais de nos jours, il est transmis par le petit-fils de Tung, Tung Kai-Ying, qui enseigne le taichi chuan aux U.S.A. depuis 1969 après avoir enseigné à Hong Kong et aujourd’hui régulièrement aussi en Europe, en Russie et en Asie.

Kai-He par C.Wang

C. Wang en 1988

Tung Kai Ying dit que son grand-père transmettait le style Wu à peu de monde : un seul élève à Hong Kong, quelques-uns à Macao … Tung Kai Ying lui-même l’a enseigné un peu en Thaïlande et aux Etats-Unis. Il ne l’enseigne qu’à quelques élèves qui le suivent depuis longtemps.
Lui-même en apprit la forme avant ses dix ans et c’est à peu près en même temps qu’il commença l’étude du style Yang. Selon lui, la principale utilité de ce style dur est de développer un bon gongfu du jing tout en apportant des bienfaits multiples tant dans le domaine de la santé que dans d’autres domaines.
En pratiquant la forme, dit-il, le jing est amené aux paumes et aux doigts grâce à l’esprit et à la concentration. Il ajoute que, même si cette force est s’exprime là (dans les doigts et les mains), la forme reste relaxée et conforme aux principes de base du taichi chuan tels que : épaules relâchées, taille détendue, dos droit, corps souple et mouvement coordonné.

Tung Kai Ying posture Wu Hao

Tung Kai Ying

La forme comporte certaines caractéristiques.
L’une d’entre elles est le «pas qui suit» dans la plupart des postures. Ceci implique que l’on avance en partie le pied arrière après un pas du pied avant. La pointe du pied arrière reste au sol, à environ un pied de distance du pied avant. Le talon se soulève légèrement et presque tout le poids est devant. Cette technique développe une plus grande extension de puissance vers l’avant.
Tung dit que dans la forme, les deux mains font plus de cercles et que les mouvements, comme un tout, sont plus circulaires que dans le style Yang traditionnel.
Ce mouvement circulaire se trouve tout particulièrement dans « simple fouet », où les mains jaillissent d’une manière qui montre la caractéristique «ouverte» qui donne aussi son nom à ce taichi chuan : « ouvert et fermé » (kai he).

Tung Kai Ying posture Kai He

Tung Kai Ying

Tous les coups de pied sont des coups de talon, et tous les coups de poing se font avec le poing à l’horizontale. Dans des mouvements tels que « poing sous le coude » et « coq d’or sur une patte », le poignet du bras du haut est courbe et retroussé plutôt que  vertical.
Bien que la plupart des noms des mouvements soient semblables à ceux du style Yang, il en est de différents. « La grue blanche déploie ses ailes » est effectué vers un angle et ressemble à la posture de la « belle dame à la navette », avec poussée de la main gauche. De même, dans « repousser le singe », il y a un pivot, et cela tourne vers la diagonale arrière gauche et la diagonale arrière droite au lieu de reculer directement. C’est effectué comme une poussée avec « brosser Le genou » mais il y a un « pas qui suit ».
Il n’y a pas autant de mouvements pour tirer. L’un est appelé « pipa », ou « guitare », les poignets y sont courbes à 90 degrés, l’un vers le haut, l’autre vers le bas. Il sert à tirer ou à pousser le bras de quelque adversaire. Les mouvements de la première partie du style Yang traditionnel sont appelés « pipa » mais sont faits avec les poignets droits.
Il y a deux « coups de pied du lotus » et « viser le tigre » est fait avec poings verticaux et parallèles et un pas qui suit.
Les applications en self-défense sont semblables au style Yang à quelques exceptions près.

Taichi style Wu-Hao par G. Bari

G-Bari en 1988

Il faut 25 minutes environ pour faire la forme entière mais elle peut être faite plus vivement.
Certains mouvements, tels que le « double coup de poing aux oreilles », qui font partie du style Yang, n’existent pas dans le Wu. Il y a moins de « brosser Le genou ». Mais on retrouve la plupart des mouvements, même s’il y a de légères différences dans la forme.
Le rythme ne doit pas être trop lent, dit Tung. Le débutant doit le faire un peu plus vite.
« S’il est fait trop lentement, ajoute-t-il, le jing a des interruptions. Si vous êtes très bon, le  jing va continuer même quand c’est très lent ».
Tung dit que son grand-père utilisait certains mouvements du style Hao en faisant sa forme rapide, comme les « mains nuages », les « coups de pied du lotus », et le « pas qui suit ».

Notes

1Wu3 est plus compact, plus vertical que le Wu2 qui, lui, développe une inclinaison assez diagonale. Il est pratiqué avec les mains plus ouvertes, on l’appelle parfois le « style dur », mais la détente et le plié y sont aussi importants. On l’appelle aussi parfois le « Kai He », « Ouvert et Fermé ».

2 Le Wu du style Wu-Hao se prononce avec une voix descendante, vers le grave et s’écrit Wu3 武 pour en indiquer le ton. Par contre le Wu du style plus répandu de Wu Chien Chuan, s’écrit WU2 吳 (style Dan) pour en indiquer le ton remontant.
HAO3 郝
(explications des tons d’après Antoine Ly, responsable du style Yangjia Laojia).

Wu Yu-Xiang

3 Wu Yu-Xiang > Li Yi-Yu > Hao Wei-Zheng > Li Hsiang-Yuan > Tung Ying-Chieh
(Voir généalogie http://www.tungkaiying.com/lineage.shtml )
Li Hsiang-Yuan a été ajouté officiellement en Chine, malgré sa grande discrétion, et cela assez récemment (début des années 2000), à la liste des grands représentants historiques du style Wu-Hao .


 

« Le style dur du Taichi » par Marvin Smalheiser in « Tai Chi », Wayfarer Publications
Los Angeles juin 1985
Traduction Anya Méot en 1989 pour le Bulletin Toum n°19 avec l’autorisation de Marvin Smalheiser
Notes actualisées par Anya Méot