L’épée et ses usages

 

« En prenant naissance à la porte Qi hai
où il se condense,
En se rassemblant ou se libérant,
le long de l’épine de la colonne vertébrale,
passant par le Cœur,
En allant et en venant comme l’eau coule,
tantôt cachée, tantôt jaillissante,
En traversant ainsi l’arme, le Souffle,
pour se manifester, va-t-il utiliser le Shén1? »

 

Dans ce texte qu’il a composé sur la pratique de l’épée, le Grand-Maître Wang Zihe affirme avec grâce poétique que l’épée est à considérer comme un corps vivant, animé d’énergie.
Cette énergie, le Souffle ou Qi, circule dans la lame de l’épée, et provient de sa
partie basse, le Qi hai,2 proche de la garde, où elle se condense et d’où elle peut être
envoyée jusqu’à la pointe. Le souffle traverse la «colonne vertébrale» de l’épée,
le long de ses « épines dorsales », les lignes surélevées qui parcourent les faces
de la lame dans leur longueur. Il traverse aussi le Cœur, placé le plus souvent entre
la partie épaisse de la lame et sa partie fine et aiguisée, comme le point stable
d’une rotation, mais qui ne correspond pas à un point déterminé de la lame.Marianne Plouvier à l'épée

La qualité de circulation de l’énergie dans l’épée, sa finesse et sa vivacité, dépendent
de la qualité de la coordination entre les mouvements de rotations de l’épée
et ceux du buste et de la taille.
Pour avoir de bons résultats dans la forme de l’épée, pour pouvoir « l’animer », il
faut beaucoup travailler la forme à main nue dans la légèreté.
Voilà aussi pourquoi une épée, même et surtout en bois, doit s’apprécier avec
prudence et respect, comme une véritable arme, parce que celui qui s’en sert la
nourrit de son propre qi.

Anatomie de l’épée

Anatomie de l'épée de taiji

 

 

 

 

 

 

 

Forme
L’épée comporte une lame droite à double tranchant qui se termine par une pointe
en forme d’ogive biseautée.
Le manche, de section ovale, permet une prise précise pour des mouvements subtils.
La longueur de la lame se mesure quand l’épée est portée verticale, au côté
du corps avec le pommeau vers le bas, à la position de la pointe, qui ne devrait pas
dépasser le sommet de la tête.
La rectitude du manche et sa longueur permettent de saisir aisément l’épée à deux mains.

Lame
Les trois parties de la lame, à partir du manche, sont le « ventre », partie épaisse
et non affûtée servant à frapper ou à parer, prolongée par la « poitrine », partie forte
et affûtée servant à briser les os, puis par la « tête », extrémité de plus en plus mince,
souple et tranchante, dont la pointe et les biseaux servent à l’estoc et aux cisèlements.
Les épées de pratique ne sont pas coupantes.

Matière et poids
Pour commencer l’apprentissage, on utilise d’abord des épées en bois, d’un poids
approximatif de six cents grammes, puis des épées en métal, denses et rigides,
qui pèsent le double, voire plus. En bois ou en métal, les épées de taiji du style
Yangjialaojia ont toutes la même forme.
Aux temps des combats réels, les épées étaient faites d’un alliage qui pouvait les
rendre souples et légères.

Fabrication de l’épée
Les épées sont spécialement fabriquées pour le style Yangjialaojia par les forgerons
et les artisans du bois. Le respect de la forme et des proportions, de la densité et
de l’équilibre des poids, donne corps à l’épée et permet au pratiquant de pouvoir
utiliser toutes les techniques du style.

Port de l’épée
Il est dit que les anciens guerriers portaient l’épée à la hanche gauche et vers l’arrière.
Même aujourd’hui, quand on la tient sans s’en servir, il vaut mieux éviter de la
pointer vers l’avant, ou de la poser pointe au sol. Il est préférable de la tenir par le
manche, avec la pointe dirigée vers l’arrière, ou vers le haut en croisant les bras. On
peut aussi la saisir juste sous la garde, par sa partie « non affûtée ».

Ornements
L’épée pouvait être ornée d’un pendentif attaché à l’extrémité du pommeau par un cordon, signe que son possesseur était cultivé et s’intéressait aux arts.
L’ornement était retiré avant les combats, mais on peut prêter une utilité martiale à un cordon reliant l’arme au poignet, qui empêchait de perdre l’épée si on avait besoin de la projeter, ou si on la lâchait.
Juste sous la garde, la lame peut être gravée du nom de l’École, de celui de son possesseur et de sa date de fabrication.

Usages de l’épée
A la différence du sabre qui prolonge le bras d’un seul tenant, le plus souvent dans de larges mouvements rotatoires, l’épée possède, pour un mouvement rotatoire donné, un centre de rotation désigné comme son Cœur. Le Cœur de l’épée est un point de stabilité de part et d’autre duquel s’inversent, pour un même mouvement, la trajectoire du poignet et celle de la pointe de la lame.

Mais il ne correspond pas à un point fixé sur la lame, car sa position varie selon les type de
rotations. Ce point est à distinguer du centre de gravité de l’épée, point invariant,
qui lui se trouve sur la lame, près de la garde.
Cette disposition peut rendre l’épée extrêmement légère au maniement, au point
qu’un adage dit qu’un entraînement accompli permettrait de remplacer l’épée de
bois ou de métal par une épée en papier!
Le Cœur, que l’on rend de plus en plus réel par l’entraînement, et qui procure de
la légèreté à l’épée, même en métal dense, permet de tracer des mouvements si
fins et si précis avec la pointe qu’on les compare à ceux du pinceau de calligraphie

1 Shén se traduit ici par esprit.
2 Qi hai, ou « Mer du souffle », est un terme emprunté à la médecine traditionnelle chinoise
et désigne un point du méridien Rénmài qui se situe dans la zone du réservoir énergétique principal du corps, le champs de cinabre ou dantian.

Cet article est extrait du livre de Marianne Plouvier, « Nouvelle lecture du Taiji Epée – Style Ancien de l’école Yang », paru aux Editions Youfeng en novembre 2017.