Les textes classiques du taiji quan retraduits

L’intégrale de cette nouvelle traduction sera éditée en 2019 par l’Amicale du Yangjia Michuan Taiji Quan.
Une souscription est lancée.Elle sera close le 31 août et les volumes souscrits seront disponibles en otobre. Aucun retirage n’est prévu.

A cette édition est associée la production d’un CD contenant une version orale chinoise et la nouvelle traduction française des textes classiques.
Pour tout renseignement aller sur le site de l’Amicale

Les textes classiques du taiji quan retraduits

Le contexte historique
Les textes classiques du taiji quan ont une histoire complexe et incertaine. Ils sont apparus dans la seconde moitié du XIXe siècle de manière un peu mystérieuse, certains ayant été découverts dans la boutique d’un marchand de sel, et leurs auteurs ne sont pas identifiés avec certitude mais par rapprochements et déductions plus ou moins fondés. L’analyse de leur style montre que ces auteurs sont multiples et qu’ils étaient probablement des lettrés pratiquant le taiji quan, dans un contexte où cette pratique était associée à un nationalisme chinois réagissant contre l’occupation par les puissances coloniales européennes et contre l’occidentalisation insidieuse de la société. Imprégnés de la culture classique des lettrés, ces auteurs ont fondé la théorie d’une pratique populaire qui illustrait à leurs yeux des vertus cardinales de la culture chinoise, à savoir la capacité d’adaptation et de neutralisation, par contraste avec la force brutale exercée par l’occupant occidental. On peut noter en passant qu’un ressort analogue a impulsé la naissance du judo et de l’aïkido dans le Japon de l’ère Meiji à la même époque.

Yang Luchan

Yang Luchan

La grande majorité de ces textes est associée à l’école Yang issue de Yang Lu Chan. En effet l’école Chen ne les utilise pas alors qu’elle est souvent considérée à l’origine du style de boxe chinoise qui donnera naissance aux nombreuses variantes de ce qui sera appelé taiji quan. On peut donc penser, avec raison, que la création même du terme « taiji quan » vient du clan Yang et non pas du clan Chen. Les auteurs sont probablement des élèves lettrés de Yang Lu Chan (lui-même illettré) et de ses descendants, qui n’appartenaient pas non plus à la classe des lettrés. Ces auteurs n’ont pas signé leurs écrits et plusieurs raisons peuvent expliquer cet anonymat. Tout d’abord, il peut s’agir de la modestie de bon goût, traditionnelle chez les lettrés chinois, qui tend à attribuer ses propres écrits à des personnages illustres du passé, plus ou moins authentiques. En plus de placer l’auteur en retrait, cette pratique permettait aussi de donner à l’œuvre une autorité plus grande en la plaçant sous le patronage de personnages historiques prestigieux.

Dans le cadre de la structure de la société chinoise, il était de plus délicat pour un lettré d’avouer déroger à son statut en pratiquant un art de combat issu de la classe populaire. Si un lettré accompli de l’époque confucéenne se devait de maîtriser le maniement de l’arc et de l’épée, cette capacité était considérée depuis longtemps comme superflue voire suspecte au temps de la dynastie Qing. Il était encore plus incongru qu’un lettré s’intéresse à la boxe, inutile sur le champ de bataille, et presque par nature restreinte à un usage lors de rencontres de mauvais goût dans des quartiers mal famés. Enfin le nationalisme naissant était en même temps une opposition à la politique de la dynastie mandchoue au pouvoir, considérée comme corrompue et faible face à l’envahisseur. Afficher ces idées nationalistes présentait donc un risque certain pour des lettrés placés à des postes de responsabilité dans l’administration impériale.

Au cours du XXe siècle, ces textes ont été inclus, en partie ou totalement, et commentés, voire « enrichis », par des professeurs chinois réputés dans des ouvrages techniques dédiés à la pratique du taiji quan. Certains de ces professeurs ont séjourné en Occident, surtout aux Etats-Unis, et les y ont introduits. Ils ont ainsi peu à peu fait l’objet de traductions, d’études et de commentaires, principalement en langue anglaise. Les pratiquants francophones du Yangjia Michuan Taiji Quan ont eu accès à certains de ces textes classiques par l’intermédiaire de la traduction française (1988, 2007) des ouvrages de Me Wang Yen Nien. Il s’agissait d’une sélection parmi l’ensemble des textes désignés sous le nom de « Classiques du tai ji quan ». Ce volume de Wen Wu se limite à cette même sélection de textes.

Les « textes classiques »
Les « textes classiques » proposés en retraduction sont au nombre de neuf et plus précisément : « huit plus un », car le dernier texte « Le Chant de l’Authentique Voie » est d’une facture différente. Les huit premiers textes (d’une taille variant entre 20 caractères pour « Les cinq conditions nécessaires » et 355 caractères pour « Éclaircissements pour la pratique du Taiji Quan ») adoptent la forme didactique et détaillent des conseils, ou règles, adressés par un maître à son disciple, alors que le neuvième texte, écrit à la première personne par un pratiquant ayant atteint un haut niveau de réalisation (sans doute un maître), rapporte son expérience en des termes souvent poétiques.

Tous ces textes visent à permettre au pratiquant de : 自修 zì xiū « se perfectionner », et pas uniquement dans son 功 夫 gōng fū « pratique, technique » mais également sur un plan personnel, ainsi que l’entend le sens de 自修 zì xiū.

En guise de viatique, nous retiendrons cette interrogation en forme d’admonestation qui clôt « Le chant du Taiji Quan » :

Mais pourquoi cette recherche ?
Pour une longue vie, et de nombreux printemps
Chante, chante le chant du Taiji Quan
N’en néglige aucune parole
Si tu ne suis pas cette voie
Tu ne pourras que regretter d’avoir perdu ton temps

1. Eclaircissements pour la pratique du Taiji Quan (355 caractères)
Le texte présente une approche très complète de la technique (axée sur la pratique du tui shou) où sont évoquées toutes les notions de base : Yi, Qi, Shen, Jing…
Voici un extrait

 

 

Le Qi circule tel le fil dans « la perle aux neuf détours »
Pas un endroit où il ne passe
L’énergie affinée, telle l’acier le mieux trempé
Quelle dureté saurait lui résister !
Le corps tel le faucon prêt à fondre sur sa proie
L’esprit tel le chat prêt à saisir la souris
Pic ou montagne dans l’immobilité
Fleuve ou rivière dans le mouvement
Rassembler l’énergie c’est tendre l’arc
La libérer c’est décocher la flèche
Cherche la ligne droite dans la courbe

2. Le Classique du Taiji Quan (361 caractères)
Ce texte présente une approche également très complète de la technique (tui shou) en mettant au cœur de la pratique la compréhension du 陰 陽 yīn yáng (ce concept « yin-yang » dépassant les conceptions distinctes du « yin » et du « yang »)
Voici un extrait :

Sensible à une plume
Sans appui pour une mouche
Percevant l’adversaire
Et lui restant secret
Ainsi le héros sans rival demeure.

3. Le Traité du Taiji Quan (195 caractères)
Ce chant met en exergue l’importance du 虛xū shí « vide-plein »
Voici un extrait :

L’énergie prend racine dans les pieds,
Se développe dans les jambes,
Est dirigée par la taille,
Et se manifeste dans les doigts
Des pieds à la taille en passant par les jambes, tout est unifié
Alors à l’avance ou au recul, tu sauras prendre l’avantage
Si tu n’y parviens pas, c’est que tu es désuni, cherche la cause dans les jambes et la taille

4. Les cinq consignes pour une pratique sérieuse (30 caractères)
Les consignes en question ne portent pas spécifiquement sur des aspects de la technique, mais sur l’attitude juste à adopter pour aborder la pratique, avec cette idée centrale : 體 悟 tǐ wù (corps/ prendre conscience de), à savoir le développement d’une intelligence du corps par opposition à une compréhension uniquement intellectuelle.

5. Les cinq conditions nécessaires (20 caractères)
Il s’agit d’un aide-mémoire permettant de mettre le corps dans la disposition juste, requise par le taiji quan.

6. Le Chant du Taiji Quan (168 caractères)
Plus court et plus facile à mémoriser que le texte : « Éclaircissements pour la pratique du Taiji Quan » ou « Le Classique du Taiji Quan », ce texte reprend sous des angles différents plusieurs aspects développés dans les textes précédents. Il insiste en particulier sur le rôle de la taille 腰 yāo .

7. Le Chant du combat à mains nues (42 caractères)
Ce texte est clairement orienté « tui shou », on y trouve le fameux principe : 四 兩 撥 千 斤sì liǎng bō qiān jīn   : « quatre onces déséquilibrent mille livres ».

8. Le Chant de l’Efficace (28 caractères)
Il s’agit comme pour « Les cinq conditions nécessaires » d’une sorte d’aide-mémoire, mais cette fois-ci non pas pour aborder correctement la pratique, mais pour mettre en œuvre ces consignes dans la pratique même.

9. Le Chant de l’authentique Voie (64 caractères)
Il s’agit d’un très beau texte aux résonances poétiques qui parle à la première personne de l’expérience d’un pratiquant de taiji quan ayant atteint un haut niveau de réalisation. Les évocations relèvent à la fois de la poésie 西 山 懸 磬 xī shān xuán qìng : « Écho suspendu des Monts de l’Ouest » et de la spiritualité 忘 物 自 然 wàng wù zì rán : « Libre et détaché ».
Ce neuvième texte ressortit nettement à la littérature de l’alchimie interne (neigong), et a vraisemblablement été ajouté par Me Wang Yen Nien pour ponctuer de manière remarquable la séquence des huit textes didactiques précédents.

On trouvera à de nombreuses reprises dans les commentaires accompagnant la nouvelle traduction des références à des traductions antérieures figurant dans le « Grand livre rouge » (GLR) ou dans le « Petit livre rouge » (PLR). Ces ouvrages font partie du corpus d’enseignements de la tradition du Yangjia Michuan Taji Quan établi par maître Wang Yen Nien. Il s’agit respectivement de « Taiji quan : transmission secrète par la famille Yang – le mouvement par l’image » (édition franco-anglaise, Taipei, 1988) et du « Livre de poche des bases essentielles du Yangjia michuan taiji quan » (éditions françaises 2005, 2008, 2013, 2015).

Pour le lecteur intéressé par la découverte d’autres textes classiques sur le taiji quan, nous renvoyons à l’ouvrage : « Lost tai-chi classics from the late ch’ing dynasty. Douglas Wile. State University of New York Press. 1996 ».

Le Dictionnaire, par Liu Dan, 2011

Le Dictionnaire, par Liu Dan, 2011

Traduire le chinois en français
L’acte proprement opératoire de traduire est un travail qui consiste à ne pas trahir l’original c’est-à-dire à lui être le plus fidèle possible. C’est bien dans cet écart entre fidélité et trahison que réside la tâche subtile du traducteur, devant maîtriser des deux côtés ce qui résiste dans la langue d’où l’on traduit (langue source) et dans celle vers laquelle on traduit (langue cible). Car à quoi est-on fidèle ? A la forme ou au fond ? A l’aspect linguistique ou à l’aspect littéraire ? A la langue et à la culture de départ ou à celle d’arrivée ? En réalité, la traduction ne relève ni purement du domaine linguistique ni purement du domaine littéraire mais des deux à la fois, et dans le cas présent de « textes classiques », qui sont des « chants », nous ajouterons également la dimension mélodique.

Pour apprécier une traduction du chinois en français il est donc utile de disposer de quelques connaissances sur le fonctionnement de la langue chinoise sans pour autant être sinologue. En effet, la traduction d’un texte chinois, au-delà de sa spécificité syntaxique et lexicale, doit prendre en compte un fond culturel différent de celui requis pour traduire un texte anglais, arabe ou scandinave. Nous attirons donc l’attention du lecteur sur quelques aspects de la langue chinoise, et corrélativement sur leurs conséquences en termes de traduction en français. Nous espérons qu’ils seront utiles au lecteur dans sa découverte, ou redécouverte, de ces textes et lui permettront d’en goûter toute l’intelligence et la profondeur.

La commission de traduction des Classiques
L’équipe de traduction des Classiques était composée d’un petit groupe de mordus tous enseignants du Collège du Yangjia Michuan Taiji Quan. Ils se sont réunis tous les ans, rejoints ponctuellement par d’autres pratiquants intéressés, pour essayer de rendre ces textes accessibles au plus grand nombre. Les difficultés furent considérables, à la mesure de notre déraison et de notre obstination. Treize ans plus tard, le travail est présenté accompagné d’une version sonore des textes en chinois et français.

Le premier objectif était de restituer un équivalent français de la valeur esthétique des textes chinois. Ceci peut paraître étrange pour une traduction dont on est logiquement en droit d’attendre en priorité la restitution du sens de l’original, mais la construction du texte chinois, très structurée et dans laquelle se juxtaposent des paradoxes apparents, fait écho avec la polarité contenue dans la technique martiale en reflétant parfaitement la dynamique du taiji quan : forme, rythme et sens sont de fait indissociables.

En consultant les nombreuses traductions disponibles de ces textes (françaises ou anglaises), nous avons pu constater que toutes avaient tendance à s’affranchir de la difficulté par un recours systématique à des périphrases longues et contournées là où le chinois se suffisait de quatre caractères ! Cette stratégie n’est pas sans conséquence dans la mesure où ces périphrases reflètent la compréhension du traducteur à un instant donné, et enferment le lecteur dans les limites de cette compréhension. Il apparaissait donc nécessaire de changer de stratégie, nous paraissant inutile d’ajouter une nième proposition à ces volumes d’explications de texte souvent bavardes et parfois indigestes. Coller au texte dans ses images, sa concision, son rythme, ses sonorités, s’imposait donc comme le moyen le plus sûr pour permettre au pratiquant d’y trouver son compte à tout moment, quel que soit son degré d’avancement dans la pratique. Restituer l’expression authentique, serrant au plus près le sens, l’image et le chant, sans forcément élucider un paradoxe, ou une énigme, tel a été notre objectif, obligeant le lecteur à être intelligent et à « étudier sans cesse » comme le préconisent les textes. Notre projet a donc été celui de favoriser une ouverture et non une fermeture de l’accès à ces textes, nous obligeant également en conséquence à un exercice d’humilité.

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