Philosophie et arts martiaux d’Asie – De la survie au développement personnel

Avant-propos
Dès l’aube de l’humanité, l’homme s’est trouvé confronté à la joie, la souffrance, la satisfaction, la déception, bref  tout ce que la vie présente de bon ou de mauvais sur notre chemin.
La vie semble donc se présenter sous une forme de lutte perpétuelle, de combat quotidien contre la faim, pour la recherche de la sécurité, l’intégration dans la société, l’accomplissement de  ses droits et devoirs….
C’est le lot de la vie que d’être dans la mouvance, l’impermanence, le changement, l’évolution.
Une des premières préoccupations humaines durant ces 50000 années, fut sans doute de se protéger afin de perdurer et de savourer parfois ces moments de répit propices à notre développement.
Sortir vainqueur d’une menace extérieure était nécessaire sinon vital il y a encore peu de temps. Pour satisfaire cet impératif, de nombreux peuples et civilisations ont développé leur propre système de défense, aussi bien sur le plan individuel que collectif.

J’aborderai ici la recherche et l’héritage dans ces domaines qu’une des plus anciennes civilisations ait pu inventer, construire et cultiver jusqu’à un niveau inconnu et inexploré des autres civilisations.
L’Empire du Milieu, s’appuyant sur plus de 3000 ans d’histoire, composé du plus grand nombre d’êtres humains alors, ayant érigé un système étatique puissant et très ramifié, devait devenir tout simplement le berceau privilégié des arts guerriers ou plus prosaïquement celui des arts martiaux.
     
Un peu d’histoire
Dans l’ancienne Chine, l’influence de trois courants que sont le confucianisme (aspect sociologique), le taoïsme (aspect ésotérique du monde) et le bouddhisme (aspect religieux), ont fortement influencé les arts et les lettres chinoises.
Une des principales caractéristiques qui diffère de la culture judéo-chrétienne et de la société occidentale (bien que la mondialisation ait tendance à modéliser et formater ces deux mondes), en est la vision de l’Homme et de son intégration dans le monde.
Pour l’Occident, l’aspect « extérieur » primait et le rapport avec les arts martiaux fut celui de la maîtrise de l’environnement, la démonstration de force externe, par l’emploi d’exercices physiques visant à développer la musculature, l’habileté ou l’adresse.
A contrario, l’Extrême Orient, dans les classes initiées, sentit que cultiver « l’intérieur » de l’homme pouvait amener à des perceptions, des états ou des qualités hors du commun. Il n’y a qu’à regarder les théories et applications de l’acupuncture, (qui se veulent avant tout préventives : ne pas laisser s’installer de déséquilibre énergétique), où tout se joue sur le microcosme humain et la circulation de ses énergies.
Le taoïsme est né de l’élite chinoise de l’époque et de sa vision du monde.
Le confucianisme ancré dans les rapports familiaux, dans la hiérarchie et les fondements sociologiques a vu naissance également vers le 3ème siècle avant Jésus Christ.
Le bouddhisme quant à lui fut importé d’Inde quelques siècles après c’est à dire vers le 5ème siècle de notre ère.

Naissance de l’Art
Si ces courants philosophiques, voire religieux pour certains, sont cités dans ce texte, c’est parce qu’ils ont largement contribué à élever les techniques martiales au rang d’art et à sublimer par là le corps et l’esprit.
Dans ces contextes historiques le corps n’est jamais dissocié de l’esprit, et la culture de l’un renforce le développement de l’autre, tels des vases communicants créant ainsi cet équilibre tant recherché.
Le bouddhisme des premiers temps se consacre principalement à son expansion et à la création de monastères.
La légende, sans doute avec un fond de vérité, raconte que Bodhidharma, un des bouddhas historiques, se pencha sur la condition des moines et remarqua qu’une meilleure santé due aux exercices physiques et gymniques était propice au développement spirituel et méditatif des bonzes.
Ces exercices se sont inspirés au début du comportement animal. Allant de l’externe vers l’interne par la respiration, l’introspection, les moines ont atteint ainsi un niveau élevé dans les arts martiaux.
Un autre aspect non négligeable est que la non-violence prônée par le bouddhisme interdit toute utilisation d’armes. De ce fait, les moines se sont retrouvés sans défense face à d’éventuelles agressions.

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Relation Art Martial et Spiritualité
Nous abordons là ici le sujet principal de ce texte en sachant que j’expose simplement ma vision actuelle basée sur mon expérience, mes rencontres et échanges. Cet exposé n’engage donc personne d’autre.

Posons tout de suite la question que tout le monde attend à savoir :
« Comment un art martial ou guerrier, pouvant entraîner des blessures graves voire la mort, peut-il avoir un rapport avec une quelconque philosophie ou spiritualité ?… »

Nous allons commencer par nous intéresser à l’histoire humaine et à son désir de paix.
Malheureusement l’humanité étant loin d’être parfaite, il a été nécessaire d’instaurer depuis la nuit des temps des règles de vie, des lois, des codes de conduite…
Pour que cela puisse être effectivement appliqué, des clans, des royaumes puis des états ont été créés.
Ces communautés claniques, étatiques, ont largement fait appel aux armes par l’intermédiaire de guerriers, de soldats voire de mercenaires parfois.
Ce que je veux dire par là, c’est qu’à chaque époque il a été nécessaire pour nos sociétés de se munir d’armes afin de s’auto-protéger.
Si l’arme est un moyen de dissuasion afin que la paix règne et soit durable, nous pouvons la considérer sous un autre angle que celui de dangerosité, de menace. Comme beaucoup de choses remises dans les mains de l’homme, c’est l’usage qui en est fait qui déterminera le bien fondé ou non de cette utilisation. Dans les arts martiaux d’Asie, ils ont bien sûr servi à assoir des dynasties, des pouvoirs locaux comme ce fut le cas en Occident.

La question du « qui » est à combattre a infléchi l’orientation de ces arts.
Les périodes de paix sont propices au développement personnel, à l’épanouissement de l’Homme, à sa recherche du bien-être. Cette situation en Asie s’est trouvée rapidement liée aux grands courants philosophiques et religieux de l’époque.
Si l’on se réfère au bouddhisme en se basant sur ses enseignements fondamentaux tel que le retrait de l’ego, il devient clair que l’entraînement par les armes devient beaucoup plus un combat contre soi et non plus contre l’autre.
L’« ennemi » est ici au centre de notre être. Il se manifeste par la peur, la crainte, le désir de vaincre, de vanité, de domination d’autrui, bref tout ce qui pollue notre personnalité et nous empêche d’accéder au « tout ». Je développerai ceci un peu plus loin.

Continuons avec un autre grand courant de pensée philosophique….
Avec l’intégration du taoïsme basé sur les principes universels de l’équilibre entre les forces, le yin, le yang, la nuit, le jour, l’absorption, le rejet, le dur et le souple etc…, il devient évident que ces principes rejaillissent dans les arts martiaux et harmonisent ainsi le corps, ses techniques et l’esprit. Je reviendrai sur cette trilogie très importante dans nos pratiques martiales.
Voici posées les premières pierres de l’édifice.

Il est important dans cette relation « Arts martiaux et philosophies » d’étudier ce qui s’est produit et propagé en Chine, et que le Japon a su assimiler et développer.
De la Chine, berceau de la civilisation d’Extrême-Orient, comme souligné précédemment, se propagèrent le bouddhisme et le taoïsme.
Il est à noter toutefois que l’expansion du bouddhisme, étant plus teinté par la religiosité, se répandit sur une plus grande échelle humaine que ce ne fut le cas pour le taoïsme.
Le taoïsme relevant plus du concept de l’Univers et de l’intégration de l’Homme, il fut à l’époque l’apanage de certains lettrés. Il reste, par rapport au bouddhisme d’alors, plus « philosophique », moins orienté vers les rites, les fêtes dites religieuses, les manifestations publiques.
C’est aussi pour cela que les arts martiaux méritant ce label furent élaborés et développés dans les classes supérieures de la population chinoise.
Je précise tout de même que le bouddhisme « populaire » en Chine relevait bien de la religion, du culte, de la croyance et donc pas toujours de ce qu’il est, c’est-à-dire la libération de l’Etre, l’Eveil à la Réalité du monde.
L’autre versant, le côté ésotérique et plus proche des enseignements de Gautama, devint le Bouddhisme Chan, ancêtre du Zen Japonais.

La classe guerrière fut amenée à penser ses techniques avec les principes du Tao, à s’entraîner avec l’esprit de non-pensée (wuji), de non-dualité entre l’esprit et le corps. Le support que donne la méditation afin de stabiliser l’esprit, l’acceptation de mourir (faisant de toute façon partie de la Vie) et la recherche de la transcendance dans les actes ultimes tel que le combat, ont contribué à l’adhésion de cette classe guerrière à ces enseignements et philosophies.

La Vie est faite de naissance, de chemin de vie puis de mort.
Entre ces deux extrêmes inéluctables, l’Homme a depuis toujours voulu savoir d’où il venait, comprendre sa destinée, spéculer sur la « mort » et son devenir.
Les guerriers d’autrefois, confrontés très souvent à la mort, ont senti le besoin de se développer dans une dimension supra-humaine afin de mieux vivre et apprécier encore plus intensément la Vie.
La Voie des arts martiaux s’est ainsi orientée vers une voie de plénitude, de compréhension de soi et du monde qui nous entoure et non vers une voie de destruction systématique avec la technique «fatale » ou l’orgueil d’avoir tué.

Il ne faut pas s’égarer toutefois : il convient de mettre l’accent sur la pratique quotidienne, qui permettra peut-être, avec les bons enseignements, d’approcher une certaine sagesse et conduite de sa vie.
Aujourd’hui, les aspects philosophiques sont trop souvent recherchés dès le premier jour où l’on monte sur un tatami , ce qui en soi est honorable, mais est en fait loin de la réalité et de la juste perception des choses. Je m’explique : comment peut-on avoir une idée et encore moins une « philosophie de l’Art» alors qu’on ne sait pas de quoi il est fait et que l’on en a pas goûté les prémices. C’est une maladie moderne qui ne correspond plus aux réalités d’autrefois, qui elles, étaient bien concrètes : rester en vie ou périr.

L’Art du combat nous amenant devant les limites de nos peurs et angoisses, il n’a pas été difficile de trouver, au travers des philosophies et principes du bouddhisme ou du taoïsme pour les transcender, un moyen sûr de s’en débarrasser.
On peut admettre aussi que c’est par pragmatisme et non forcément par adhésion spontanée que la caste des guerriers adopta ces courants de pensées.
Cependant beaucoup d’entre eux persévérant dans ces voies obtinrent autre chose qu’une efficacité redoutable ou une sérénité face à la mort.
La recherche dans la Voie n’est qu’une suite de portes s’ouvrant l’une après l’autre, découvrant ainsi un nouvel aspect du monde, de soi et des autres, permettant de changer d’angle de point de vue, de se remettre en question.
Ce dévoiement positif éleva l’Art Martial vers « l’Art de Vie », qui en soit est complet et en osmose avec les philosophies précitées.

Un jour d’été…..
Je me souviens d’une journée d’escalade mémorable où le danger était vraiment présent.
La chute étant interdite, il ne restait qu’à continuer et à ne pas penser au vide ni à se laisser prendre par la panique. J’avais déjà plusieurs années de pratique et d’expérience mais cette fois j’avais peut-être présumé un peu trop de mes capacités.
Ce qui me reste principalement de cette expérience est le fait qu’arrivé en haut, en sécurité, relâchant toute ma concentration précédente, je pris une bouteille d’eau en regardant le ciel et franchement je n’avais à ce jour jamais ressenti une aussi grande joie de vivre, de sentir la « vivance » de mon être dans cette forme d’union si simple mais si profonde.
La vie s’apprécie encore plus lorsque l’on en connaît le prix, lorsque l’on est passé proche de l’inéluctable.
Voilà pourquoi les arts martiaux se sont fondus dans cette profondeur et intensité de la Vie. Ce n’est donc plus un paradoxe mais une conséquence naturelle.

Cette question posée et partiellement répondue, je ne prétends pas en avoir fait le tour, une autre arrive……
Comment accéder à cet état, cette qualité ?
Précédemment j’ai évoqué le triptyque « corps-technique-esprit », qui dans la culture asiatique ne dissocie pas ces éléments, mais au contraire les réunit pour en faire un tout unifié.  
Il faut passer longuement par la culture du corps, sa connaissance, son polissage.
Cette culture va s’appuyer sur la technique pour optimiser le geste, l’action, prévenir des traumatismes du corps dans l’effort etc…
La technique sera d’autant plus efficace et pérenne dans le temps qu’elle est dirigée par un esprit armé de volonté, d’intelligence et de sensibilité.

Ces éléments sont comme le symbole du Tao, ils se complètent mutuellement, s’engendrant également ainsi. Il ne faut pas privilégier l’un plus que l’autre.
Si la technique est faible, l’esprit aura beau être vaillant, le corps souffrira.
Si le corps est puissant et robuste, même avec une excellente technique, sans l’esprit les actions seront inopportunes ou décalées.
Malgré un esprit fort et une technique éprouvée, si le corps est mal entretenu, la souffrance et l’inefficacité apparaitront.

A contrario, travailler, cultiver ensemble ce trio ne peut qu’aboutir à un épanouissement véritable.
monfourny_alain_soloA ma connaissance il n’y a pas aujourd’hui beaucoup de disciplines qui permettent cette « réunion ».
Si les arts martiaux ont perduré jusqu’à nos jours, c’est qu’ils représentent bien plus qu’un simple divertissement, un hobby ou un quelconque loisir.

Je peux paraître élitiste en avançant que peu de personnes pratiquent les arts martiaux avec cette démarche complète. Il faut sans doute plutôt blâmer certains enseignants, la vision que donne la société sur ces arts, et évaluer le temps consacré à la pratique.
Pour la plupart du grand public et des sociétés modernes, les arts martiaux sont synonymes de violence, de prouesses gymniques, éventuellement teintés de légendes et d’exploits extraordinaires.
Bon nombre de professeurs, d’enseignants sont issus de ce sérail. Je ne porte pas de jugement car chacun choisit sa voie, mais je ne peux m’empêcher de regretter ce gâchis.   

Nous sommes loin de l’approche philosophique, énergétique et existentielle.
Tout artiste digne de ce nom et possédant du talent n’a pas compté que sur ses prédispositions naturelles mais aussi sur un investissement parfois total, sacrifiant ce qu’il ne jugeait pas nécessaire de poursuivre ou d’avoir, au profit de sa recherche intérieure et de son accomplissement dans l’Art.

La « philosophie » ne se révèle que pas à pas, de porte en porte, d’effort en effort, elle se nourrit d’intelligence et de discernement aussi.
Elle est aussi indissociable de la vie en société et si l’on souhaite, comme la plupart d’entre nous, accéder à de meilleures relations, vivre plus dans l’authentique et moins dans le paraître,  privilégier la paix et le dialogue à l’ignorance et la barbarie, alors oui, les arts martiaux sont une réponse.

Parlons un peu de cette philosophie ou du moins la mienne, puisque je ne peux et ne veux surtout pas imposer ma perception mais l’exposer simplement.

Une autre porte s’ouvre….
Qu’apporte cette philosophie et en quoi consiste-t-elle ?  
Ses apports :
•    Sentir vivre toutes ses cellules de son corps dans une joie, une force et une paix profondes.
•    Oter la peur, la peur de souffrir, la peur de déplaire, la peur de l’autre….
•    Se libérer du « petit moi », cette partie à laquelle on croit dur comme fer et qui pourtant s’évanouit sitôt que l’on en sort.
•    Faire partie d’un tout, d’une omniprésence, se fondre dans une forme d’absolu qui est loin de l’égoïsme, mais fusionner au contraire de fusionner avec la Nature.

La liste est loin d’être complète, sans doute, mais je donne là quelques-unes de mes découvertes que d’autres vivent également ou ont vécu.

Quelques éléments sur sa constitution :
•    Sincérité, sincérité envers vous-même, envers les autres, envers la pratique des arts. Il ne faut surtout pas se jouer la comédie et être emmené dans le tourbillon de la satisfaction de soi et le dédain de l’autre.
•    Simplicité également pour ne pas polluer son esprit avec des choses inutiles et dérisoires.
•    Sensibilité cultivée, loin de la sensiblerie, ouvrant l’accès à d’autres perceptions, d’autres lieux physiques et spirituels.
•    Humilité rejoignant les lignes précédentes.
•    Courage devant la tâche et confiance en soi sont également nécessaires.
•    Ecoute et ouverture vers l’autre avec la compassion et l’altruisme s’installant naturellement.  

L’aube et le crépuscule….
Vous l’aurez sans doute compris à travers ces quelques lignes, parfois maladroites et imprécises, qu’il est si naturel de continuer à faire connaître et vivre ces disciplines et leurs grandes richesses humaines. Le monde ne peut progresser sans investissement, sans effort et sans communication.
Nous avons un devoir de mémoire envers ceux qui ont consacré leur vie à l’élaboration, l’enseignement et la diffusion de leur art.

 L’arbre se nourrit de ses feuilles…

Art de Vie, Art de Sagesse, Art d’aimer.