Recherches en mouvement – conversation avec Odile Rouquet

Carmen Folguera : Odile, tu as travaillé pendant 25 ans comme professeur d’Analyse du Corps dans le Mouvement Dansé auprès de jeunes danseurs du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris et dans de nombreux autres milieux artistiques, pour affiner la présence et la qualité du geste.
Tu es aussi responsable artistique de l’association REM (Recherche en Mouvement) qui diffuse des documents sur l’analyse du mouvement en lien avec le domaine artistique.
Carmen Folguera danseuseJe me suis aperçue que dans le DVD « Approches ancestrales et création contemporaine », Thierry Baë, danseur et chorégraphe, intervient à propos du taïchi chuan. J’ai eu l’occasion de le rencontrer au cours d’un stage de danse, dans ce qui me semble aujourd’hui une autre vie.
Il m’a alors conseillé le qi gong et notamment les enseignements de Maître Zhou Jing Hong et du Dr Jean Becchio. A cette époque, j’étais souffreteuse, et la multiplicité de mes symptômes m’accablait autant qu’elle m’interrogeait. J’étais lasse de consulter régulièrement médecins et hôpitaux. J’ai donc suivi le conseil de Thierry et cette orientation a radicalement changé ma vie.
Si je raconte cette anecdote, c’est simplement qu’elle illustre, tout comme ton cheminement pour parvenir jusqu’à moi*, l’interdépendance des choses et des êtres, propre à la pensée chinoise.
En 2016, tu m’as filmée pour m’intégrer dans ton dernier DVD « De l’émotion à l’e-motion, l’émotion à la naissance du geste dansé ».

A mon tour de recueillir tes propos autour du qi gong.

Odile Rouquet : Mon compagnon était malade, puis décédé lorsque je suis arrivée dans tes cours au printemps 2014. Je m’en souviens parfaitement car tu nous faisais travailler la 3ème méthode du Zhi Neng Qi Gong, qui enchaîne les exercices sur les organes et les émotions. J’en ai très vite ressenti les effets bénéfiques, notamment avec l’exercice des poumons, organe lié à la tristesse. J’ai senti que « ça » circulait.
Rapidement, j’ai relié le qi gong avec mon propre enseignement. En début de cours, dans la préparation du corps et de l’esprit, lorsque tu organises le champ d’énergie, cela a beaucoup de sens pour moi. Un de mes objectifs est de faire percevoir à mon public de danseurs que le corps que nous sommes n’est pas un milieu clos. Le corps est fait de feuillets sensibles, qui sont autant de surfaces d’échanges. Nous avons besoin de ces échanges entre le milieu interne et externe pour vivre, comme par exemple dans la respiration, l’échange entre gaz carbonique et oxygène.
Quand tu mentionnes l’ouverture des portes du Ciel, de la Terre et de l’Humain, cela évoque à nous, danseurs, tout le travail de l’axe vertical terre/ciel ou « être », travail d’équilibration postural fin. Cet axe vertical sert de support à l’axe horizontal, « l’agir » que l’on relie aux mouvements des bras et des jambes. Au cours de notre développement moteur, nous apprenons à ne pas rester sur l’agrippement mais à nous ouvrir au monde en contrôlant nos gestes par un travail en élongation des muscles antagonistes au mouvement.

Carmen Folguera qi gong

CF : C’est très intéressant ce que tu dis car cela me renvoie à la notion bouddhiste de saisie, intimement liée à l’égo. L’être humain s’accroche au matériel, dont le corps fait partie si l’on considère que le corps n’est que de l’énergie matérialisée, condensée. Faire du qi gong, c’est également apprendre à lâcher prise, à nuancer.

OR : Oui, c’est exactement cela. Ne pas rester sur soi, mais se relier à un réservoir d’énergie plus vaste, celui de la Voie Lactée ou de la Terre, notion présente dans toutes les traditions spirituelles. La «présence» des danseurs sur scène en est modifiée quand ils se relient à plus grand qu’eux. Cela se voit.
Quelque chose qui résonne aussi très fort en moi, c’est l’idée du juste milieu, la Voie du Milieu et notamment en ce qui concerne les émotions. D’ailleurs, tu l’expliques très bien dans le DVD. Il s’agit d’amoindrir les excès, qu’ils soient négatifs ou positifs. Les artistes, interprètes sont parfois excessifs. Trop d’élévation (énergie du Ciel) ébranle l’enracinement (énergie de la Terre) et inversement. Il s’agit donc de ré-harmoniser et de nuancer. Apprendre aussi à s’abaisser vers la Terre sans s’affaisser pour mieux s’élever.

Carmen Folguera

CF : La Voie médiane est une notion commune aux trois grands courants de la pensée chinoise, bouddhisme, taoïsme et confucianisme. Cette recherche d’équilibre est à la fois émotionnelle et corporelle. Le travail en conscience sur le corps forge l’esprit. Etre centré, aligné dans l’axe vertical de manière juste, soutient un esprit calme et serein. En qi gong, la conscience est tournée vers l’intérieur. Le rôle de la conscience (concentration, intention, vigilance) est primordial. Mais trop d’attention risque de bloquer la circulation énergétique et à l’inverse une attention insuffisante annihile les bénéfices de la pratique. On pourrait presque dire que l’attention est le chemin.

OR : Oui, c’est comme lorsqu’on change de mudra (geste symbolique et énergétique des mains), tu nous dis de faire attention à cette transformation de la forme, à ce passage. Pour moi, c’est d’abord donner du poids à chaque mudra, être respectueux de chaque geste car ancré dans une tradition. C’est aussi faire attention à l’intervalle : à la fin d’un mouvement de lancer par exemple, il y a un temps de suspension, un espace d’apesanteur qui ouvre à toutes directions et permet un choix.

CF : C’est ce que l’on nomme l’entre-deux, la liaison entre les mouvements, un espace entre la fin d’un geste et le début d’un autre, de l’ordre de la transformation, comme entre l’inspiration et l’expiration. Un temps au cours duquel, il peut se passer des choses….

OR : Il y aurait encore beaucoup à dire sur les liens qi gong/danse, les inter-influences évidentes d’un point de vue technique, énergétique, philosophique…bien qu’il faille faire attention à bien respecter la singularité des traditions chinoises.

CF : A creuser ou à poursuivre…
Merci à toi, Odile, pour ces moments de réflexion.

Propos recueillis par Carmen Folguera

* Mohamed Ahamada transmet l’analyse fonctionnelle du corps dans le mouvement notamment dans les formations proposées par la FAEMC. Il a conseillé à Odile Rouquet les bons soins du Dr Florence Phan Choffrut, médecin acupuncteur, qui à son tour l’a guidée vers le cours de qi gong de Carmen Folguera.

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