Strasbourg, ville pionnière du sport sur ordonnance

Entretien avec Françoise BEY,
Conseillère municipale de la Ville de Strasbourg
en charge des activités physiques pour tous et des pratiques douces

Accompagnée de Farid ADJOUDJ,
Responsable des activités physiques et sportives,
chef de projets activités physiques pour tous les publics

parc; jardin; orangerie; nature; sport; pratiques douces; francoise bey; yoga

Christian Bernapel :  Strasbourg, dès 2008, a été précurseur dans le domaine du sport santé, en proposant des ateliers de taichi chuan et de qi gong dans les parcs de la ville. Françoise, pouvez-vous nous expliquer la genèse de cette expérience, et les bénéfices constatés à l’heure du bilan couronné par l’adoption de la Loi Santé en 2015 ?

Françoise BEY :  Au sein de l’équipe élue en 2008, j’ai eu délégation pour développer les activités physiques pour tous et les pratiques douces. Parmi les activités à la fois innovantes et susceptibles de sortir des quatre murs d’un gymnase, le taichi chuan et le qigong se sont tout de suite imposés comme aptes à s’adresser à tous les publics. Ce sont depuis toujours des disciplines pratiquées en plein air, avec des bénéfices pour le corps, mais aussi pour l’esprit. Elles ont fait leurs preuves, depuis le temps que les Asiatiques les pratiquent ! Elles s’accordaient ainsi au slogan de notre campagne de 2008, « bien vivre ensemble ». Les citoyens en ont redemandé … Cette thématique a donc été reprise et amplifiée lors du mandat suivant !
De la mise en place d’ateliers de pratiques douces dans les parcs, a germé tout naturellement l’expérimentation du sport-santé sur ordonnance (SSO). Avec les arts chinois, le yoga et la marche nordique, nous avions une assise: Alexandre Feltz  a mis les fédérations autour de la table, et a travaillé avec les médecins généralistes, en fondant ce  projet sur un diagnostic de territoire, qui révélait de profondes disparités de quartier dans l’accès à l’activité physique, et un bilan sanitaire inquiétant. Notre premier axe a été la prévention primaire pour aboutir au Sport Santé Sur Ordonnance. Très vite, d’autres villes du réseau des Villes-Santé comme Biarritz, Bordeaux, Lyon ou Antibes ont également misé sur l’accès aux pratiques douces. On connait la suite : la loi sur la Santé de 2015 acte désormais l’intérêt de notre démarche, en ouvrant aux médecins la possibilité de préconiser une activité physique.

parc; jardin; orangerie; nature; sport; pratiques douces; francoise bey; yoga

CB Comment vous est venu l’idée du taichi chuan et du qigong ?

FB Le jardin des Deux Rives fait pont vers l’Allemagne. Nous avons invité des pratiquants allemands : chez nos voisins, les médecins conseillaient déjà la pratique de ces disciplines, qui étaient familières aux Allemands. Nous avons enchaîné avec des ateliers dans le parc de l’Orangerie et de la Citadelle, avec des associations comme Gingko ou Inpact. D’autres ont ensuite demandé à rejoindre le dispositif. Puis est venue la marche nordique.
La pratique dans les parcs a permis de montrer ces disciplines, de les démystifier. De surcroît, les associations se sont développées, d’autres se sont créées. Le dispositif Vitaboucle a permis de bénéficier d’espaces pour les ateliers : ceux-ci ont été tellement plébiscités qu’il a fallu les démultiplier. On peut maintenant pratiquer presque à toute heure de la journée, dans tous les quartiers !
Et s’il est encore difficile d’évaluer les bénéfices de ces pratiques, nous savons qu’elles ont des effets y compris hors du dispositif SSO, comme la diminution de la consommation de somnifères. Pratiquer ensemble tout en faisant un sport pour soi : c’est une démarche qui a beaucoup d’atouts, un moyen du mieux vivre ensemble et du mieux-être dans sa ville.

Farid ADJOUDJ : En recensant les associations, nous nous sommes rendu compte que beaucoup d’entre elles étaient peu connues du public : nous leur avons proposé une vitrine et nous les avons intégrées à des manifestations de grande envergure (en lien avec le service Solidarité de la Ville), sur la thématique des seniors, du handicap par exemple, à l’occasion desquelles elles ont proposé des démonstrations ou des initiations. Nous touchons ainsi des publics très divers : ceux, habituellement cloisonnés, qui sont facilement effrayés par la notion de sport, et ceux qui découvrent dans les pratiques douces un complément utile à leur pratique sportive, voire compétitive.

CB Les Strasbourgeois s’essaient-ils à plusieurs disciplines, parmi toutes celles qui leur sont proposées ?
FB Ils ont tendance à se fixer sur une activité. Nous les encourageons à diversifier leur pratique estivale, en proposant des ateliers les uns à la suite des autres. Nous diversifions également les ateliers proposés le midi, créneau très demandé.

FA Ils peuvent ainsi mieux orienter leur choix d’une association dans laquelle pratiquer régulièrement, après avoir essayé par exemple le qigong, auquel ils n’auraient pas nécessairement pensé au départ.

FB La Ville en effet ne se substitue pas aux associations, cela reste des ateliers d’initiation. Mais il arrive souvent que l’on reste fidèle à la sortie du dimanche en plein air, même si on pratique en club !
On peut parler de sport citoyen : dans le quartier de Cronenbourg par exemple, on voit maintenant des femmes, issues des secteurs moins favorisés, se joindre aux ateliers de qigong ou de marche nordique. C’est extraordinaire.

CB Les pratiques douces comme moyen d’acculturation ?
FB Tout à fait : sortir du communautarisme, accepter la culture des autres, mettre côte à côte toutes les populations : l’activité physique est un point de convergence qui a le plus de chances de réunir, de faire passer le message du bien vivre ensemble. C’est tout simple, les barrières se lèvent, les gens se parlent, se côtoient, échangent…

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CB Et en termes de mélange des générations ?
FB Au début, les ateliers de taichi chuan et de qigong attiraient surtout des femmes plutôt seniores. Ce public maintenant rajeunit, et devient un peu plus masculin. Des couples se sont même formés, c’est la vie ! On voit pratiquer ensemble des personnes sujettes à l’hypertension, ou en situation d’obésité, qui pratiquent sous prescription, avec celles qui persévèrent dans la pratique après le SSO, et celles qui sont venues d’elles-mêmes. Ce n’est pas évident de réunir ces différents publics, mais ce n’est pas inintéressant : le dialogue finit par s’installer.

FA Entre 2008 et 2010, les Etats Généraux du Sport ont mis en lumière le besoin d’une pratique de bien-être. Parallèlement, la Solidarité proposait les Assises des inégalités : sociales, territoriales,… La conjugaison des deux a conduit Françoise à proposer des activités qui semblaient accessibles aux plus fragiles, que rebutent les sports collectifs ou même les sports individuels comme la course à pied.

FB Les premiers travaux ont commencé en 2010, quand Alexandre Feltz a réuni une vingtaine d’associations autour d’une table, en sa qualité de Vice-Président en charge de la Santé Publique.
Nous nous sommes renseignés sur la structuration de ces disciplines, avons étudié les questions d’assurance, et rencontré des associations créées de longue date, dont les enseignants proposaient déjà des cours, en maison de retraite ou auprès de personnes malades. Nous étions donc en confiance !

CB Dans le SSO, est-ce le patient qui est moteur et demande à intégrer le processus ?
FB Le médecin est prescripteur, mais il faut que le patient soit volontaire. 1000 patients ont bénéficié de ce dispositif, et 600 sont encore suivis et actifs à ce jour.

CB Est-ce que tous les médecins sont impliqués dans ce dispositif ?
FB Près de 200 médecins généralistes ont répondu à l’appel d’Alexandre Feltz, adjoint au Maire en charge de la santé publique. Ils préconisent une activité physique dans le cas de certaines pathologies, sachant que leurs patients seront ensuite suivis. Le Service des Sports a en effet mis en place un accueil de ces patients qui, au moyen d’un questionnaire, formulent leurs attentes, et font connaître leurs possibilités physiques. Ils sont ensuite aiguillés par un éducateur à leur écoute, vers une activité susceptible de leur convenir.
Les médecins sont parfois embarrassés de ne pas connaître les disciplines, et sont pour certains demandeurs de formations dans ce domaine. Pour cette raison, un éducateur fait le lien, car il connaît les activités proposées.

CB Le Médicosport est une compilation des bienfaits de tel ou tel sport, élaboré par le CNOSF en 2015, en collaboration avec les fédérations sportives. Cet ouvrage contribuera à une orientation la plus judicieuse possible !

FB En effet, il permettra d’asseoir le dispositif de façon plus pérenne, de moins tâtonner dans le choix de l’activité.

CB Est-ce la Ville de Strasbourg qui porte le Sport Sur Ordonnance (SSO) ?
FB Oui, avec l’ARS (Agence Régionale de Santé) et Jeunesse et Sport. Parmi les autres villes du réseau constitué par Alexandre Feltz, les partenaires varient. Certaines travaillent avec des mutuelles, d’autres sont plus en lien avec Jeunesse et Sport, et nous, nous sommes en lien étroit avec l’ARS et Jeunesse et Sport.
Nous offrons ainsi la gratuité de pratique la première année, et une participation assujettie au quotient familial la deuxième année : il est important de ne pas couper le lien avec des patients en précarité, pour qui le coût de l’activité est un frein.
Il s’agit maintenant de pérenniser le dispositif, qui est lourd financièrement. Il faut l’ancrer, en travaillant avec les comités régionaux des fédérations reconnues. Les mutuelles sont intéressées par le dispositif SSO ; ainsi, la Mutuelle Française d’Alsace pourrait financer les travaux d’évaluation des bénéfices de ce dispositif.

CB Le système de santé prendra-t-il un jour en charge la prescription médicale d’activité physique à proprement parler ?
FB Mme Fourneyron a porté loi-sante-amendement-917 de la loi Santé de 2015, grâce auquel le médecin traitant peut prescrire une activité physique adaptée pour les maladies de longue durée*. Pour l’instant, la parution du décret d’application a été repoussée.

CB La Ville de Strasbourg a également élaboré des programmes contre la sédentarité et une sensibilisation sur la diététique ?
FB Le programme Precoss identifie en effet les jeunes en voie d’obésité au niveau des antennes dans les quartiers et des écoles via le service social, en amont de la filière SSO. Ainsi les familles sont accompagnées et les jeunes encouragés à l’activité physique. Le travail autour de la diététique est présent lors des animations sportives, il y a des ateliers culinaires le week-end, dans les fêtes de quartier par exemple. Et on compte parmi les médecins généralistes du réseau SSO, un nombre important de ceux qui exercent dans les Maisons Urbaines de Santé. Nous travaillons avec les centres médico-sociaux, les seniors, les personnes isolées…
Dans le cadre du SSO, nous nous adressons à un public fragile, ayant peu de moyens financiers. Connaissant les inégalités qui existent dans l’accès à la santé, nous constatons que pratiquer ensemble est un moyen de créer du lien social : les patients se réunissent pour dépasser un problème de santé, le reste passe au second plan le temps de la pratique. Un autre regard est ensuite possible quand on arrive à sortir du carcan de problèmes sociaux importants.

Entretien conduit par Christian BERNAPEL, Président de la FAEMC le 23 janvier 2016
assisté d’Isabelle LEBRETON, chargée de communication de la FAEMC

Crédit photos :  Jérôme Dorkel / Strasbourg Eurométropole